Renouveler l’abstraction : Olitski, Noland, Marden et Venezia

Vue de la salle B207 dans la section européene et américaine du Musée des beaux-arts du Canada, août 2020. Michael Venezia, Sans titre, 1976. © Michael Venezia, avec l’autorisation de Galerie Greta Meert; Kenneth Noland, Sans titre, 1967–70. © Succession Kenneth Noland / VAGA at Artists Rights Society (ARS), New York / SOCAN, Montréal (2020); Jules Olitski, DD, 1968. © Succession Jules Olitski / VAGA at Artists Rights Society (ARS), New York / SOCAN, Montréal (2020) Society (ARS), New York (2020) Photo : MBAC

À l’occasion de la plus récente rotation dans la partie des salles d’art européen et américain consacrée à l’art moderne, le Musée des beaux-arts du Canada a mis en valeur les œuvres de quatre artistes américains des années 1960 et 1970 : Jules Olitski, Kenneth Noland, Brice Marden et Michael Venezia. Tout en continuant de créer en majorité des peintures, ces artistes ont cherché à dépasser la pratique des expressionnistes abstraits qui les ont précédés, tels Barnett Newman et Jackson Pollock. Noland, Olitski et autres représentants de leur génération ont été associés à l’abstraction post-picturale, expression créée par l’influent critique new-yorkais Clement Greenberg et qui a servi de titre pour son exposition itinérante de 1964. Évitant toute catégorisation rigide, Greenberg affirmait que le renouveau de l’art abstrait proposé par ces artistes s’écartait de la gestuelle picturale et innovait par sa clarté, son ouverture et sa régularité géométrique.

Chacune des quatre œuvres en grande partie horizontales est présentée sur un mur séparé, de sorte qu’elle peut être observée de manière autonome. Pour le contexte, elles sont installées entre les salles consacrées au pop art et au minimalisme, branches concurrentes et distinctes de l’art moderne. Tous les tableaux ont été acquis par Brydon Smith, premier conservateur de l’art moderne du Musée, dans les deux ans après leur réalisation par chaque artiste. À cette époque, le Musée en était à ses débuts dans la constitution d’une petite collection choisie d’art contemporain américain. Ces acquisitions et d’autres ont permis de veiller à ce que la collection permanente comprenne des exemples marquants de l’art américain émergent.

Jules Olitski, DD, 1968. Acrylique sur toile, 218.6 x 538.5 cm. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa © Succession Jules Olitski / VAGA at Artists Rights Society (ARS), New York / SOCAN, Montréal (2020) Society (ARS), New York (2020) Photo : MBAC

La première de quatre peintures achetées par le Musée est l’immense DD de Jules Olitski (1922–2007), acquise en 1968. Sasha Suda, directrice du MBAC, décrivait récemment ainsi l’œuvre : « […] une lampe solaire géante. Elle rayonne et revigore. C’est un manteau de chaleur tonale. » Si, de prime abord, le tableau semble d’un jaune lumineux et pratiquement monochrome, on découvre en l’observant de plus près des zones tirant sur le vert vaporeux dans les coins supérieurs. Difficilement visibles sur la reproduction, une étroite bande lavande encadre la bordure supérieure et une autre, couleur chair, suit le côté gauche. À ce moment de sa carrière, Olitski explorait les qualités matérielles de la toile et de la peinture, utilisant de la peinture à pulvériser industrielle sur une toile non préparée pour créer des couches voilées de couleur floue et changeante. Il recherchait un « jet de couleur suspendu comme un nuage, mais qui ne perd pas sa forme ». L’historienne et critique d’art Rosalind Krauss a mentionné la nature insaisissable et aléatoire unique des surfaces d’Olitski. L’année suivant cet achat, Olitski est devenu le premier artiste américain vivant à avoir une exposition individuelle au Metropolitan Museum of Art.

Kenneth Noland, Sans titre, 1967-1970. Acrylique sur toile, 113.7 x 529 cm. Don de M. et Mme David Mirvish, Toronto, 1970. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa © Succession Kenneth Noland / VAGA at Artists Rights Society (ARS), New York / SOCAN, Montréal (2020) Photo : MBAC

Explorant lui aussi la couleur et la forme au fil d’une longue et fructueuse carrière, Kenneth Noland (1924–2010), contemporain d’Olitski, a réalisé des séries de peintures où l’on trouve cercles (cibles), chevrons, bandes et toiles de formes diverses. Donnée en 1970, Sans titre (1967–1970), l’exemple dans la collection du Musée de sa série aux bandes, propose une palette sobre, à la différence des teintes contrastées, plus sombres souvent privilégiées par les expressionnistes abstraits. Les bandes aux couleurs subtiles, de largeurs variées, sur toile non préparée, semblent se contracter et se dilater, créant leur propre rythme. Contrairement aux trois autres tableaux, cette œuvre est un don, effectué sur la recommendation de Brydon Smith en 1970 par M. et Mme David Mirvish, dont la galerie torontoise représentait l’artiste.

Brice Marden, Trois gris prémédités pour Jasper Johns, 1970. Huile et cire d'abeille sur toile, 183.2 x 382.8 cm. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa © Brice Marden / SOCAN (2020) Photo: MBAC

Plus jeune que les autres de plus d’une dizaine d’années, Brice Marden a créé sa toile Trois gris prémédités pour Jasper Johns en 1970, à peu près au moment où Noland terminait sa peinture en bandes. L’œuvre de Marden se compose de trois panneaux qui semblent moduler l’intensité du gris, du plus foncé sur la gauche au plus clair au milieu, pour finir par une nuance intermédiaire à droite. L’œuvre et son titre sont un hommage à son collègue artiste. Marden admirait le travail de Johns et l’a beaucoup étudié, notamment en 1964 alors qu’il était employé comme gardien au Jewish Museum, lorsque celui-ci a présenté une exposition individuelle de la production de Johns couvrant la décennie écoulée. Marden a mélangé huile, cire d’abeille et huile de térébenthine, ce qui donne un aspect mat avec des champs de couleurs tamisés construits en couches multiples. L’artiste se souvient avoir eu beaucoup de difficultés à obtenir les valeurs désirées, notant au passage : « N’osez jamais croire que vous maîtrisez le gris ». Distinguant l’œuvre de la collection du Musée dans son analyse de la rétrospective consacrée en 2006–2007 à Marden par le MoMA, le critique d’art américain David Cohen y voyait « un tour de force dans la façon dont elle entretient une tension entre sensualité et retenue ». Au cours de sa longue et féconde carrière, Marden va poursuivre son exploration des différents styles d’abstraction, alimentant et enrichissant la tradition picturale en art moderne.

La quatrième œuvre exposée, Sans titre (1976), de Michael Venezia (né en 1935), est peinte sur une barre de châssis grise enveloppée de toile, inclinée légèrement vers le haut et placée à 152,5 cm au-dessus du sol en son point le plus élevé, selon les directives de l’artiste. La surface grise est composée d’huile, d’acrylique, de caoutchouc, de poudre de verre et d’oxydes de métal. Les matériaux se séparent lors de l’application, créant un fini irrégulier. Dimensionnée pour être pulvérisée avec un contenant de deux pintes en un mouvement continu « sous l’effet de son propre élan », l’œuvre est conçue pour éliminer toute trace de geste artistique et pour constituer une pièce de peinture d’un seul tenant. En approfondissant l’espace pictural dans la salle, Venezia rapproche sa peinture des constructions murales associées au minimalisme. Il reste cependant fondamentalement un peintre et poursuit ses expérimentations avec un éventail d’assemblages sur toile, notamment avec des blocs de bois oblongs et des palettes d’artiste.

Michael Venezia, Sans titre, 1976. Huile, acrylique, caoutchouc, poudre de verre et oxides de métal sur toile, enveloppant une barre de châssis, 6.4 x 304.8 cm Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa © Michael Venezia, avec l’autorisation de Galerie Greta Meert Photo : MBAC

Ensemble, les quatre œuvres illustrent aussi une période de relations canado-américaines créatives encouragées par Kenneth Lochhead, directeur de l’école d’art de la University of Saskatchewan et responsable de la création des Emma Lakes Workshops. Comme Barnet Newman en 1959 et Greenberg en 1962, Noland et Olitski ont fait le voyage en Saskatchewan pour y animer les ateliers, en 1963 et 1964 respectivement. En 1963, leur travail a été exposé par Greenberg dans le cadre de Three New American Painters: Louis, Noland, Olitski à la Norman Mackenzie Art Gallery à Regina. Aux côtés d’Olitski et Noland, Greenberg allait inclure les Canadiens Jack Bush (1909–1977), Arthur F. McKay (1926–2000) et Kenneth Lochhead (1926–2006) dans son exposition itinérante Post Painterly Abstraction de 1964. Lorsque celle-ci a été présentée à l’Art Gallery of Toronto (AGT, aujourd’hui le Musée des beaux-arts de l’Ontario) cette même année, elle a fait forte impression sur le jeune Brydon Smith, qui passera de l’AGT à la Galerie nationale du Canada (l’actuel Musée des beaux-arts du Canada) trois ans plus tard. Les œuvres américaines exposées invitent ainsi à des comparaisons avec les peintures de Bush et Lochhead, visibles dans les salles d’art canadien, ainsi qu’avec les créations d’autres artistes travaillant sur l’abstraction et entretenant des liens étroits avec la scène artistique new-yorkaise, tels Claude Tousignant (né en 1932) et Guido Molinari (1933–2004).

 

Les quatre tableaux sont présentés dans la salle B207 au Musée des beaux-arts du Canada. Partagez cet article et abonnez-vous à nos infolettres pour demeurer au courant des derniers articles, expositions, nouvelles et événements du Musée, et en apprendre plus sur l’art au Canada.

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