Représenter les femmes : Triade, de Colleen Wolstenholme

Colleen Wolstenholme, Triade, 2005; vue de l'installation en 2013 aux Musée des beaux-arts du Canada. Plâtre hydrocal, grillage de fibre de verre et cire poli, 132.1 x 86.4 x 58.4 cm chacun. Don de l'artiste, Hantsport (Nouvelle-Écosse), 2012. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa © Colleen Wolstenholme Photo: MBAC

La sculptrice néo-écossaise Colleen Wolstenholme s’est plongée dans l'histoire de la sculpture européenne, qu’elle soit moderniste, classique ou ancienne, pour infléchir la perspective déformée de la logique patriarcale qui a dominé l’art à travers les siècles et ses tentatives connexes de contrôle du corps des femmes. Elle s’emploie à dénoncer les formes de coercition qui limitent les possibilités des femmes et circonscrivent leur potentiel d’agir. Sa pratique est résolument féministe et, dans les mains de Wolstenholme, la sculpture, cet art de l’objet, devient un puissant moyen de combattre l'objectivation des femmes.

Créée en 2005 et acquise par le Musée des beaux-arts du Canada en 2012, l’installation sculpturale Triade de Wolstenholme résume l’approche critique de l’artiste. Trois statues identiques, debout séparément, sont orientées dans trois directions différentes. Cette configuration est une figure familière dans l’histoire de l’art européen, tant en sculpture qu’en peinture, où des sujets multiples permettent aux artistes (pour l’essentiel masculins) de montrer tous les aspects de la silhouette féminine, offrant toutes les parties de son corps à la vue (pour l'essentiel, lui aussi) des hommes. Présentés nus ou légèrement vêtus, les corps sont livrés à l’œil. Quand ils portent un vêtement, le jeu du drapé renforce la sensualité des formes, caressant les corps représentés tout comme le fait le regard.

Timothy Cole (d'après Sandro Botticelli), Les trois Grâces, 1890–92. Gravure sur bois de bout sur papier japon, 43.2 x 34.1 cm; image: 20.1 x 13.2 cm; vignette: 5.8 x 8.8 cm. Legs de Francis J. Shepherd, Montréal, 1930. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa Photo: MBAC

Les trois « Grâces » de Wolstenholme créent un contraste saisissant avec cette longue tradition en ne montrant rien de la forme féminine. Elles sont plutôt voilées de la tête aux pieds dans des burkas blanches, anonymes et statiques. Bien qu’elles soient rendues en ¾ de pleine grandeur (allusion à une disposition trouvée par l’artiste dans diverses versions de la loi islamique établissant l’équivalence de la valeur relative d’une femme et d’un homme), ces personnages projettent une présence imposante, semblant s’agrandir jusqu’à remplir la salle. Leurs voiles sont une armure, à la fois confinement et protection.

Dans Ceci et cela (2003), œuvre d’une série connexe, Wolstenholme montre une nonne en habit, une tenue pas si éloignée de la burka. On y voit deux figures côte à côte, une femme portant la burka (le même personnage que dans Triade) et une religieuse en tenue traditionnelle. Ces petites pièces (approximativement de la taille des figurines Royal Doulton bien connues que l’on trouve dans tellement de maisons canadiennes) sont exposées sur une étagère fixée au mur. Support et personnages sont tous peints avec les mêmes motifs de camouflage. D’autres œuvres traitent d’exemples occidentaux d’habillement proscrit pour les femmes : Dazzled [Disruption], de la même année, nous présente une figure en robe à franges style années 1920 en forme de bateau et arborant les mêmes rayures que la tablette de support, déclinaison du camouflage naval « disruptif » de la Première Guerre mondiale.   Tight End [Ailier rapproché] nous fait découvrir une matrone victorienne à la jupe ample, dans ce cas entièrement peinte en tenue de camouflage dérivée des logos des équipes de la NFL. Les voiles prennent des formes multiples.

Colleen Wolstenholme, Sucre et épice, 2007; vue de l'installation en 2010 au Musée des beaux-arts du Canada. Bronze, 217.6 x 217.6 x 2.7 cm. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa © Colleen Wolstenholme Photo: MBAC

Sucre et épice, également dans la collection du Musée des beaux-arts du Canada, a été inspirée pour partie de cette série. Comme l’explique l’artiste, « l’idée de travailler sur le motif est arrivée à la suite de la peinture de camouflage basée sur les logos, et je crois que c’est un peu ça qui m’a menée à Sucre et épice ». Wolstenholme est aussi joaillière, et cette pratique a nourri ses œuvres sculpturales plus grandes, comme Sucre et épice : « Cette pièce, tout comme la joaillerie, parle de moulage. Je suis matérialiste, en fin de compte. »

Colleen Wolstenholme, Triade, 2005; vue de l'installation en 2013 aux Musée des beaux-arts du Canada. Plâtre hydrocal, grillage de fibre de verre et cire poli, 132.1 x 86.4 x 58.4 cm chacun. Don de l'artiste, Hantsport (Nouvelle-Écosse), 2012. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa © Colleen Wolstenholme Photo: MBAC

En un sens, Triade est également la réaction de l’artiste à un documentaire de l’Association révolutionnaire des femmes en Afghanistan (RAWA, de son acronyme anglais) à propos de l’exécution publique approuvée par les talibans de trois Afghanes en 2001. Le fait que Wolstenholme traite ensemble de cette tragédie historique et de la convention des « Trois Grâces » en histoire de l’art, et des trois perspectives de la forme féminine, est un reflet de sa stratégie conceptuelle. Comme le remarque Josée Drouin-Brisebois, conservatrice principale de l’art contemporain au MBAC, « l'ironie, ici, évidemment, est qu’aucune partie du corps de la femme n’est dévoilée dans ces œuvres. Enveloppées dans leurs burkas pâles, ces femmes anonymes, fantomatiques, sont figées dans leur élan, rappels de l’événement d’origine et véritables monogrammes d’implications plus larges. Wolstenholme […] voit la pratique du port du voile chez les femmes, d’un côté, et de leur sexualisation à outrance dans la culture populaire occidentale, de l’autre, comme deux faces d’une même médaille. »

Ce sont ces incidences majeures qui font que cette œuvre est si forte et poignante. À l’instar d’une Madone représentée dans l’histoire de l'art occidentale, les femmes de Triade sont cuirassées. Non pas par divinité et virginité, mais par l’anonymat. Optimiste et critique, belle et grave, Triade revient aux origines de la sculpture classique en Égypte et, avec sa criticité insistante assoit une nouvelle façon de représenter les femmes en sculpture.

Colleen Wolstenholme, Hexagraphy, 2018, installé à l'Art Mur en 2018. Mixed media © Colleen Wolstenholme. Photo: Avec l'autorisation de l'artiste

Sa toute dernière création s’inspire des neurones, des grilles faites d’acier et faisant appel à des séquences lumineuses pour donner une impression d’eau vive. « Pour moi, l'acier convient mieux au maillage, et c’est ce dont j’avais besoin pour réaliser Hexagraphy [Hexagraphie] (2018) », confie-t-elle, mais sa pratique ne se résume jamais à une seule dimension. « Je n’ai pas totalement abandonné le figuratif ou les images de femmes », dit-elle, et elle a plusieurs projets en cours qui poursuivent l’exploration du thème de la mise en scène des femmes dans la culture visuelle occidentale.

En repensant à Triade, elle voit cette pièce comme pleinement en phase avec son travail sur l’histoire. « L’image de la femme voilée crée une tension entre différents niveaux d’identité et d’anonymat. C’est une abstraction du genre qui s’apparente à l’iconoclasme dans un sens directement relié aux femmes, commente-t-elle. Cette matière est le reflet de l’assujettissement général des femmes dans toutes les cultures. »

 

Pour plus de détails sur les œuvres de Colleen Wolstenholme dans la collection du Musée des beaux-arts du Canada, consultez la collection en ligne.​ Partagez cet article et n’oubliez pas de vous abonner à nos infolettres pour connaître les dernières informations et en savoir davantage sur l’art au Canada.​

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