Revues d’artistes : par-delà les murs du musée

REALLIFE, Cover,  No. 1 (March 1979). Magazine

REALLIFE Magazine, couverture,  No. 1 (mars 1979). New York : REALLIFE Magazine, 1979–94. © Sherrie Levine. Photo : MBAC


Les revues d’artistes – à ne pas confondre avec les magazines d’art – sont des périodiques produits par des artistes ou qui contiennent une part importante de contenu de leur cru. Souvent irrégulières et éphémères par nature, ces publications ont joué un rôle important dans l’histoire de la culture visuelle, en particulier pour le mouvement de l’art conceptuel qui a pris racine à la fin des années 1960. Comportant peu ou pas de publicités, elles se démarquent de la presse artistique grand public et du système muséal. Elles s’adressent à un auditoire élargi en matière d’art et invitent à l’expérimentation avec de nouvelles formes médiatiques. La collection de Bibliothèque et Archives du Musée des beaux-arts du Canada – et la collection Art Metropole en particulier – compte une sélection de remarquables revues d’artistes des années 1960 aux années 1980, ainsi que certains de leurs prédécesseurs dans l’histoire.

Les technologies d’impression du XXe siècle ont permis l’avènement d’une multitude de titres modernistes pour lesquels les artistes jouaient à la fois le rôle d’éditeur, de rédacteur, d’auteur, de typographe et de graphiste. Des publications dadaïstes, expressionnistes et surréalistes ont été diffusées largement en Amérique du Nord et en Europe tôt dans ce siècle. En 1915, le photographe Alfred Stieglitz – de concert avec l’artiste Marius de Zayas, la collectionneuse d’art et poète Agnes E. Meyer, ainsi que le photographe et critique Paul Haviland – lançait 291 pour promouvoir sa galerie éponyme. Voulu pour unifier la photographie, la littérature et l’art d’avant-garde, ce mensuel a introduit la poésie visuelle aux États-Unis. Bien qu’il ait disparu après seulement douze numéros, il a attiré l’attention sur le travail de Francis Picabia, Pablo Picasso et Katharine Rhoades durant sa courte existence.

KWY, No. 11 (1963)

KWY, no 11 (1963), Paris, [Éditeur non identifié], 1958–63. Photo : MBAC

Une dizaine d’années plus tard, un groupe d’écrivains et artistes français, dont André Breton et Antonin Artaud, publiaient la revue officielle La Révolution surréaliste, dont douze numéros paraîtront entre 1924 et 1929. Adoptant le format d’un journal scientifique, elle présentait des scénarios de film, des expérimentations automatistes et des reproductions d’œuvres de créateurs comme Luis Buñuel, Salvador Dalí et Man Ray. De 1942 à 1944, Breton a également collaboré avec les artistes David Hare, Marcel Duchamp et Max Ernst à la revue surréaliste new-yorkaise VVV. Expérimentale dans sa conception, cette publication américaine proposait des exemples d’emporte-pièce, de gaufrage, et de pliages et découpages de page. Comme Clive Philpott l’écrit dans son article des années 1980 pour Artforum, ces magazines réussissaient à faire circuler les idées et promouvoir des mouvements, mais, à la différence de leurs successeurs des années 1960, ils ne remettaient pas en cause la nature même des œuvres d’art, pas plus que leurs éditeurs n’avaient conscience du potentiel de diffusion à grande échelle de ce type de médias.

Les années 1950 et le début des années 1960 ont vu l’apparition d’une nouvelle forme d’expérimentation radicale dans les formats et possibilités d’extrapolation de ce type de revue. Fondée en 1958 par les artistes René Bertholo et Lourdes Castro comme véhicule de l’avant-garde portugaise en exil, la publication en série KWY n’était pas reliée et a gagné une notoriété par ses sérigraphies. Le numéro 11 était consacré au créateur français Yves Klein et comportait des contributions de nombre des nouveaux réalistes, ainsi qu’un disque vinyle de poésie sonore par Bernard Heidsieck – précurseur des magazines multimédias qui allaient voir le jour ultérieurement. En 1962, le peintre et sculpteur allemand Wolf Vostell, parmi les premiers à s’intéresser à l’art vidéo et de l’installation, faisait l’éloge de Fluxus et de Happenings dans la revue dé-coll/age. On y trouvait des partitions musicales et des écrits d’artistes, entre autres ceux de Nam June Paik, Claes Oldenburg et George Maciunas, et ses numéros étaient souvent conçus pour accompagner des performances. Objets tactiles et directives pour interagir avec les feuilles non reliées invitaient à la participation des lecteurs.

Aspen, Vol. 1, No. 3 (December 1966) volume a été conçue par Andy Warhol son assistant de studio David Dalton

Aspen, vol. 1, no 3 (décembre 1966), volume a été conçue par Andy Warhol son assistant de studio David Dalton, New York: Aspen Communications, Inc., 1965–71. © 2022 The Andy Warhol Foundation for the Visual Arts, Inc./ Licensed by Artists Rights Society (ARS), New York/ SOCAN. Photo : MBAC

Vers le milieu des années 1960, l’expérimentation résolue battait son plein. Les artistes regardaient au-delà des limites bidimensionnelles de la page imprimée et reconnaissaient dans le magazine un nouveau média capable de fonctionner comme un espace d’exposition alternatif pour l’art conceptuel. En 1965, Phyllis Johnson, ancienne cadre dans la publicité, lançait Aspen, une « revue en boîte ». Publiés sur une base irrégulière jusqu’en 1971, ses numéros étaient conditionnés dans des boîtes en carton au contenu disparate, allant des disques, films, bleus aux échantillons de thé, en passant par des affiches et casse-tête. Johnson a confié à différents artistes et personnalités culturelles la conception et la rédaction de chaque numéro unique en soi de ce magazine multimédia, les thématiques variant d’une fois à l’autre. Le troisième numéro, sur le pop art, a été imaginé par Andy Warhol et son assistant d’atelier David Dalton comme un pastiche d’une boîte de lessive Fab. Il comprenait un feuilleteur avec des extraits du film Kiss de Warhol, la première et unique édition du journal du Exploding Plastic Inevitable, ainsi qu'un disque souple de Loop, premier titre de The Velvet Underground.

Les revues d’artistes se démarquaient également de la presse artistique généraliste par leur attitude envers la critique d’art. Avalanche (1970–1976), par exemple, bannissait toute forme de critique et de compte-rendu d’exposition, pour faire la part belle à l’expression des artistes. Dans Art-Rite (1973–1978), les articles n’étaient pas signés, l’idée étant de concentrer l’attention sur les œuvres, et les couvertures étaient de la main à la fois d’artistes confirmés ou relativement inconnus.

REALLIFE Magazine, publié par le peintre Thomas Lawson et l’écrivaine Susan Morgan entre 1979 et 1994, s’intéressait aussi aux jeunes artistes en marge des canaux traditionnels. Tout comme pour Art-Rite, ses rédacteurs cherchaient à créer un réseau de créateurs et à promouvoir les intérêts de la Pictures Generation, un groupe réunissant notamment Cindy Sherman, Barbara Kruger et Richard Prince. Ces artistes vont se faire connaître pour leur appropriation de l’imagerie conventionnelle, et le format de la revue leur permettait de critiquer la culture visuelle ambiante au sens large. Le numéro 1 proposait la première analyse de fond de l’œuvre de la conceptualiste américaine Sherrie Levine et reprenait son Untitled en première de couverture.

FILE Megazine, vol. 1, no 1, 1972. Périoqique imprimé à l'offset

FILE Megazine, vol. 1, no 1  (1972). PToronto: Art Official Inc., 1972–89. © General Idea Photo : MBAC

Au Canada, en 1972, FILE Megazine était lancé par General Idea (AA Bronson, Jorge Zontal, Felix Partz). Détournant le logo rouge et blanc de la revue LIFE (Time Inc. menaça plus tard de poursuites), il avait une couverture couleur glacée, les pages intérieures étant en papier journal. La première livraison a été diffusée gratuitement à un vaste réseau d’artistes, dont Joseph Beuys et Andy Warhol. Tout au long de ses 26 numéros et 17 ans d’existence, FILE s’est réinventé à plusieurs reprises. À ses débuts, la revue traitait du lien unissant General Idea à la scène canadienne d’art postal, en particulier au collectif vancouvérois Image Bank (dont le membre Vincent Trasov, alias Myra Peanut, apparaît en couverture du premier numéro). Au milieu des années 1970, General Idea s’est orienté vers sa propre production, spécialement sur les événements entourant le Concours de beauté Miss General Idea et la scène artistique et musicale torontoise. Le numéro de 1977 « Punk ’til You Puke » avait en couverture Debbie Harry, de Blondie, et mettait en valeur d’importants musiciens Punk/New-Wave, tels Talking Heads, Patti Smith et les groupes canadiens The Dishes et Rough Trade. À l’automne 1979, un numéro spécial intitulé « Transgressions » présentait une exploration explicite des politiques liées au genre et à l’identité sexuelle. La revue a inspiré plusieurs déclinaisons – les magazines VILE (fondé par l’artiste Anna Banana) et BILE (publié par l’artiste Bradley Lastname) –, elles-mêmes des appropriations encore plus poussées de la marque LIFE et un témoignage du parti-pris rebelle de ces publications d’artistes.

Malgré sa nature éphémère, ce format exerce toujours un véritable attrait, et chaque nouvelle décennie voit se créer et disparaître ses propres revues.

 

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Exemples du FILE Megazine sont à l'affiche dans l'exposition General Idea au Musée des beaux-arts du Canada jusqu'au 20 novembre 2022. Partagez cet article et abonnez-vous à nos infolettres pour demeurer au courant des derniers articles, expositions, nouvelles et événements du Musée, et en apprendre plus sur l’art au Canada.

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