Sky Glabush peint le récit

Sky Glabush, Le pensionnat, 2018. Huile et sable sur toile, 213.6 x 152.6 x 3 cm Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. © Sky Glabush Photo: MBAC

Sky Glabush a entrepris sa série The Valley of Love [La vallée de l’amour] à partir d’une observation à la fois simple et implacable : la peinture contemporaine semble avoir perdu le nord. Il y a un siècle de cela, des modernistes comme Ben Shahn et Marc Chagall racontaient des histoires colorées à travers leurs tableaux. Plus récemment, cependant, le récit s’est amoindri, ou encore est devenu idiosyncrasique et incompréhensible. La peinture contemporaine, selon Glabush, tend à mettre en valeur le processus créatif dans une recherche de l’« intéressant », du « novateur » ou de l’« original ». Mais en fouillant dans les rouages mêmes de l’art, son constat a été que la narration était à la base de celui-ci.

Pour son récent retour à la peinture grand format, qui avait fait le succès de l’artiste de London, en Ontario, il y a une dizaine d’années, Glabush s’est intéressé à la recette des contes populaires traditionnels. « Des bons, des méchants, une forêt, un mariage », énumère-t-il, des figures de style et des structures à ce point ancrées dans notre sens du récit qu’elles influencent notre façon de percevoir nos propres vies. Ces différents motifs ont constitué les sujets de The Valley of Love, un ensemble de cinq tableaux présentés à la Clint Roenisch Gallery à Toronto à l’automne 2018. Le Musée des beaux-arts du Canada a fait l’acquisition de deux œuvres de l’exposition, Le pensionnat et La clairière, toutes deux actuellement présentées dans les salles d’art contemporain.

Le pensionnat représente une résidence à plusieurs étages construite à partir de pièces de casse-tête polychromes. Avec son architecture protéiforme et sa palette enjouée, mais quelque peu maculée, la demeure a une aura de mystère. Elle ouvre la porte à toutes sortes d’histoires sur elle et à l’intérieur d’elle. Glabush a été inspiré par les églises de l’époque post-viking en Norvège, dont l’esthétique véhicule une « forme d’énergie sombre ». La structure du Pensionnat est un amalgame d’environ dix bâtiments différents, dit-il, comprenant également des églises édouardiennes, ainsi que des espaces fictifs. Elle est conçue de manière à ce que chaque étage constitue la fondation du niveau supérieur, chacun suivant sa propre logique architecturale. Sa « construction » a été semblable à celle qui préside à la réalisation d’une peinture, explique Glabush : il a retouché la structure ici ou là, fait des ajouts, démoli des murs, simulant des transformations stylistiques. Et à travers ces mêmes opérations, Le pensionnat a aussi valeur de métaphore pour l’acte narratif : les moyens par lesquels les récits s’élaborent et se modifient chaque fois qu’on les raconte, comme une vieille maison réaménagée.

Sky Glabush, La clairière, 2018. Huile et sable sur toile, 203.5 x 274 x 4.6 cm Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. © Sky Glabush Photo: MBAC

Glabush voulait inclure un paysage dans l’exposition; pas l’un des paysages vus par ses propres yeux, comme ceux qu’il a peints il y a des années, mais le symbole d’un paysage. Il a donc travaillé à partir d’une petite aquarelle du peintre britannique du début du XXe siècle Paul Nash, trouvée en ligne. Il a réalisé un dessin, puis une aquarelle dérivée de son dessin. Il l’a ensuite agrandie pour en faire une toile de trois mètres à l’huile et au sable. La clairière s’observe depuis un bosquet qui est dépouillé, étrangement étiré et rendu dans des teintes improbables. Des expériences, comme se frayer un chemin jusque dans les profondeurs du paysage, traverser la forêt sombre, résonnent tel un archétype qui puise dans la littérature, la poésie et la tradition orale. Là, les bois symbolisent souvent une porte ouverte sur l’inconnu. Leur danger est tant physique que psychique. Leur échapper, atteindre la clairière, c’est sortir grandi de la rencontre. Visualiser cette lisière, comme le propose Glabush ici, c’est tracer l’arc narratif quand la tension penche vers le dénouement, et l’imbroglio vers l’éclaircissement. Son héros peut maintenant rentrer chez lui.

Sky Glabush dans son studio, 2017 © Sian Richards

Alors, à quoi a donc mené cette étude du récit? Dès les débuts de sa pratique artistique, Glabush s’est attaché à comprendre les relations entre spiritualité et art. « Mon approche a été poétique, conceptuelle, théorique. J’ai également abordé cette question dans un sens très littéral. » L’interrogation a cessé, ajoute-t-il, avec la prise de conscience que tout art est de nature spirituelle. « Toute forme d’art est une évocation de cette énergie. C’est comme la relation entre rythme et danse : évidemment, elle est bien réelle, mais c’est une relation intrinsèque. » Et tout autant que le « rythme n’est pas toujours l’objet de la danse », il en est venu à la conclusion que la spiritualité n’a pas à être le sujet de chaque peinture; elle y sera présente de toute façon. La série The Valley of Love a été pour Glabush comme un pas de géant, car il a accepté l’idée que « l’art est une évocation » : il a alors concentré plutôt ses recherches directement sur le concept de récit. En attendant, plus il creuse la question, plus ce qu’il trouve revêt une profondeur spirituelle. Ces tableaux l’ont amené à admettre que les histoires auxquelles nous nous raccrochons fermement, celles que nous nous transmettons d’une génération à l’autre, celles qui enserrent des cultures entières, ont vocation à répondre aux interrogations humaines les plus fondamentales : d’où venons-nous? Pourquoi sommes-nous là? Comment devrions-nous agir? « C’est exactement ce à quoi j’en suis arrivé, affirme Glabush, ces histoires fondatrices sont toujours renforcées par notre quête de sens. » C’est sans doute la raison pour laquelle nous contons des histoires, d’abord et avant tout.

 

Deux œuvres de Sky Glabush sont actuellement exposées dans la salle Rennie, B204, au Musée des beaux-arts du Canada. Partagez cet article et n’oubliez pas de vous abonner à nos infolettres pour connaître les dernières informations et en savoir davantage sur l’art au Canada.​

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