Somptuosité et séduction : Zachari Logan et l’art du dessin

Zachari Logan, La tapisserie eunuque, n° 5, 2015. Pastel sur huit feuilles de papier vélin noir, 213.3 x 731.5 cm installé. Acheté en 2017. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. © Zachari Logan Photo: avec l'autorisation de l'artiste

Il fut un temps, pas si lointain, où Zachari Logan aurait encore été considéré comme un artiste canadien de la relève. Né en 1980 à Saskatoon, où il a obtenu son baccalauréat et sa maîtrise en beaux-arts de la University of Saskatchewan, il habite actuellement à Regina. Logan demeure très attaché à ses racines du centre du Canada, même si sa carrière l’amène aujourd’hui régulièrement vers d’autres cieux, notamment à Montréal, Edmonton et New York, ou encore à Londres, Vienne et Milan. Voyageant fréquemment pour installer ses œuvres, donner des conférences et mener des recherches dans ces villes, c’est chez lui qu’il continue à trouver son inspiration et, même si c’est en toute discrétion, à intégrer plantes et animaux de la région dans ses créations. 

Dessinateur accompli, Logan a suscité un grand engouement au pays comme à l’étranger avec des œuvres sur papier au rendu parfait. Œuvres intimistes et finement détaillées au crayon bleu ou rouge sur film polyester Mylar, autoportraits à la mine de plomb et pièces grand format au pastel, le style hyperréaliste de Logan allie sa fascination pour la beauté du Baroque au domaine de la botanique, couplés à l’environnementalisme, l’écologie et la nature éphémère de l’expérience personnelle. On le connaît sans doute surtout pour sa série aux multiples panneaux de dessins sur papier noir Tapisseries de l’eunuque, des œuvres de faste et de séduction qu’il crée par superposition de couches denses de pastel, représentant méticuleusement, presque rituellement, la flore et la faune. Ces pièces mettent en scène des jardins mystérieux, des forêts étrangement silencieuses et des fossés envahis par la végétation, chacun évoquant une étonnante notion du temps, de l’espace et de l’absorption qui n’est pas si éloignée de la mécanique interne de l’esprit lui-même.

Zachari Logan, détails de La tapisserie eunuque, n° 5, 2015. © Zachari Logan Photo: avec l'autorisation de l'artiste 

Le réalisme des dessins des Tapisseries de l’eunuque, parmi lesquels le Musée des beaux-arts du Canada a fait récemment l’acquisition de La tapisserie de l' eunuque, n° 5, met en évidence le grand talent de dessinateur de l’artiste, mais cache la nature fantastique de chaque œuvre. Semblable par ses dimensions et sa palette complexe aux tapisseries flamandes des XVe et XVIe siècles, La tapisserie de l' eunuque, n° 5 s’étire sur huit panneaux de papier consécutifs, chacun faisant près de deux mètres de haut sur un mètre de large. Verdure luxuriante, roses écarlates, verges d’or veloutées et pissenlits duveteux foisonnent ici, créant un écran de végétation qui dissimule différentes créatures – un papillon lune, des monarques, un renard roux, un cerf, des oiseaux chanteurs, un serpent et même le propre corps de l’artiste – peuplant la scène.

Cette topographie (sur)naturelle trouve tout à la fois son origine dans des photographies et des dessins, rigoureusement inspirée de la vie réelle et entièrement construite dans l’imaginaire de l’artiste. Logan a élaboré ces paysages en se servant des vastes archives de ses photographies personnelles et d’images accumulées comme matière première, transférant ensuite les pièces retenues sur papier, puis entrelaçant et assemblant des espèces disparates, des souvenirs, moments et lieux épars en un seul dessin. Comme il l’explique : « Lorsque je suis loin de chez moi, j’ai l’habitude de photographier des plantes qui me rappellent ma région, peut-être même des espèces que je cultive dans mon jardin, comme le spectaculaire datura, mais aussi des végétaux qui me sont inconnus. Dans les coins plus reculés […], je me tourne vers les herbes sauvages et la faune, oiseaux, insectes, petits rongeurs, qu’ils se présentent spontanément ou qu’ils détalent devant moi. Cette collecte est une sorte de performance, un catalogage, une impression de ce que signifie vivre le rapport au monde avec la perspective d'un flâneur, quelqu’un qui fait ses propres découvertes en marchant dans la ville, dans la campagne ou dans un autre contexte spatial. »

La licorne en captivité. Tapisserie, le sud des Pays-Bas. 1495–1505. Laine, soie, argent et fils dorés, 368 x 251.5 cm. Don de John D. Rockefeller Jr., 1937. The Metropolitan Museum of Art, New York, NY, USA  © The Metropolitan Museum of Art. Image source: Art Resource, NY

Les Tapisseries à la Licorne, conservées actuellement aux Cloisters Museum and Gardens à New York, constituent la référence historique évidente pour  La tapisserie de l' eunuque, n° 5. Tissées en soie et en laine, les grandes tentures ont été confectionnées par des artisans flamands entre 1495 et 1505 pour souligner le mariage d’un gentilhomme. Le récit d’un chasseur poursuivant une rarissime licorne à travers la forêt s’étend sur sept tapisseries, avec la vie végétale évoquant l’amour, la fertilité et le mariage. Dans La tapisserie de l' eunuque, n° 5, Logan a créé un semblable aplanissement pictural de l’espace qui rappelle dans sa forme ces œuvres emblématiques, imitant le style traditionnel des natures mortes hollandaises et flamandes. Il remarque cependant : « Dans une composition hollandaise, il y a un langage visuel très riche lié aux objets et à leur agencement. Tous les éléments évoquent des associations particulières, à la façon d'un jardin où chaque plante possède une signification pour le jardinier, qui sait à quel endroit elle doit se trouver pour qu’elle puisse le mieux prospérer. Je ne m’occupe pas de l’endroit où les plantes devraient être placées en fonction de ces considérations. Mes idées portent plutôt sur la création d'un espace différent [...], plat, récessif, audacieux, modelé, imaginé, observé […] à travers la collecte […] et encore la collecte […] Je réévalue constamment la question du positionnement dans toute nouvelle œuvre de tapisserie. Chaque nouveau dessin de tapisserie se construit en fonction de cette activité, un recyclage des images entre également en jeu ».

Zachari Logan, Autoportrait, panneaux  3 La tapisserie eunuque, n° 5, 2015. © Zachari Logan Photo: avec l'autorisation de l'artiste

Le titre de l’œuvre, Eunuch, ouvre sur une multitude d’autres associations. En dissimulant son propre corps dans le dessin, une allégorie de l’illustre licorne, l’artiste fait une sorte de jeu de mots. Si les mots « Eunuch » et « Unicorn » ont des consonances similaires en anglais, le choix d’utiliser « eunuque », pour Logan, renvoie à une certaine « altérité » ou à un confinement qui résulte de conditions sociales particulières. Alors que la licorne est capturée et proprement enfermée, Logan construit une impression métaphorique de mélancolie, de mise à l’écart ou d’isolement, que ce soit d’ordre physique, émotionnel ou psychologique. Comme le dessin s’estompe dans le vide de l’espace obscur derrière la cohue de plantes comprimées au premier plan, l’idée que nous pourrions être capables, alors que nous en sommes pourtant décidément incapables, de dépasser l’enchevêtrement de ce sous-bois est à la fois soulevée et entravée.

Dans ses derniers dessins, Logan poursuit cette exploration de l’espace psychologique, mais en mettant beaucoup plus l’accent sur la façon de trouver des moyens de transmettre ses expériences physiologiques à travers une représentation plus abstraite de la vie végétale. Sa série Pool, inspirée par l’œuvre de la collagiste du XVIIIe siècle Mary Delany, propose des compositions plus aérées de plantes et d’animaux flottant sur fond sombre, aux dispositions aléatoires ou en formations kaléidoscopiques. Dans cette série, l’artiste donne à chaque feuille, pétale ou racine plus de place, l’ouverture caractéristique de ces pièces contrastant résolument avec le confinement de ses Tapisseries. Rappelant toujours le tissu, ces œuvres sont plus semblables à des motifs de toile et résolument délicats, complexes et intimes.

Zachari LoganPool 2, after Mary Delany, Vue de l'installation à Gardens Real & Imagined, Textile Museum of Canada, Toronto, 2016. © Zachari Logan Photo: avec l'autorisation de l'artiste; Zachari Logan, Esta Selva Selvaggia, 2019. ​Installation à Spazio Thetis, Venise, Italie, dans le cadre de l'exposition Friends, un projet collatéral à la 58e Biennale de Venise, 2019. Collection de l'artiste. © Zachari Logan Photo: avec l'autorisation de l'artiste

La pratique de l’artiste également a évolué, s’éloignant des œuvres aux panneaux multiples pour s’orienter vers des pièces dont les dimensions correspondent mieux aux espaces où celles-ci doivent être installées. Dans ces œuvres, les souvenirs jouent un rôle plus important. Les références aux images photographiques ont été laissées de côté au profit d’une figuration d’expériences sensorielles, comme celle, synesthésique, d’une migraine aveuglante dans Esta Selva Selvaggia. Ce dessin en rouleau de 7 mètres de long, un des projets parallèles à la 58e Biennale de Venise, se déploie d’un entremêlement de frondaison jade discrète à un cramoisi saturé, témoignant du bouleversement chromatique atroce que vit l’artiste quand ces maux de tête extrêmes se produisent. Si la végétation dans Esat Selva Selvaggia semble aussi flotter dans les profondeurs troubles de l’espace infini, une sensation de réclusion habite pourtant ce dessin déroulant : un changement oculaire claustrophobe qui s’invite dans le cerveau de l’artiste quand la migraine s’installe. Intenses et inopinées, ces expériences intérieures peuvent vous couper du monde, comme celles qui se passent à l’extérieur. Comme une forme parallèle de paralysie, semblable au fait de se trouver enchevêtré dans les broussailles, les dessins récents de Logan sont un prolongement intérieur de sa série Eunuch Tapestry, véhiculant une dimension onirique de désorientation, avec le sens du drame et du détail qui sont la marque de l’artiste.

 

Pour en savoir plus sur cette nouvelle acquisition du Musée des beaux-arts du Canada, visitez la collection en ligne du Musée. D’autres œuvres de Zachari Logan sont actuellement exposées à la Galerie SAW d’Ottawa et en octobre à la Paul Petro Contemporary Art à Toronto. Partagez cet article et abonnez-vous à nos infolettres pour connaître les dernières informations et en savoir davantage sur l’art au Canada.

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