Sous les projecteurs : Un rayon de soleil dans le salon (Solskin i dagligstuen) de Vilhelm Hammershøi


Vilhelm Hammershøi (1864–1916), Un rayon de soleil dans le salon (Solskin i dagligstuen), 1910, huile sur toile, 58 x 67 cm. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. Photo : MBAC

Comparable à plusieurs égards au travail d’artistes tels que Rembrandt, Vermeer et autres maîtres de la lumière, Un rayon de soleil dans le salon (1910) de Vilhelm Hammershøi (1864–1916) est une nouvelle œuvre primordiale pour la collection du Musée des beaux-arts du Canada (MBAC). Ce chef-d’œuvre exposé dans les salles d’art moderne européen est le premier tableau de Hammershøi à entrer dans la collection nationale et le deuxième seulement à figurer dans la collection d’un musée canadien.

« L’acquisition d’Un rayon de soleil dans le salon, permet au Musée de combler une lacune de sa collection d’art européen pour la période autour de 1900, souligne le conservateur en chef du Musée des beaux-arts du Canada, Paul Lang. Par ailleurs, cette œuvre nous permettra de faire découvrir un peintre d’une importance considérable au sein de l’école de peinture scandinave. » 

Né dans une prospère famille de négociants à Copenhague, au Danemark, Vilhelm Hammershøi démontre très jeune un talent que sa mère reconnaît sans tarder, l’inscrivant à des cours de dessin alors qu’il a tout juste huit ans. Il suivra plus tard une formation classique à l’Académie royale des beaux-arts du Danemark et son travail — un portrait de sa sœur, Anna, que Renoir aurait admiré — sera exposé publiquement pour la première fois en 1885.

En 1888, Hammershøi soumet un portrait à l’exposition de l’Académie, Jeune fille cousant. Le tableau sera refusé car le jury estime que l’imprécision du pinceau et l’écrasement de la perspective vont à l’encontre des conventions académiques. Loin de se décourager, Hammershøi — qui n’a que vingt-et-un ans — présentera ce même portrait la même année dans une exposition d’artistes refusés. Défiant à nouveau l’Académie, il fondera ensuite Den frie Udstilling (« L’Exposition libre »), une association calquée sur le modèle du célèbre Salon des Refusés.

En 1891, Hammershøi épouse Ida Ilsted et entame une carrière d’artiste professionnel. Le premier logement du couple, un appartement dans un bâtiment en briques du XVIIe siècle situé au 30 Strandgade, à Copenhague, lui inspire de nombreuses scènes d’intérieur. Il vivra ensuite principalement à Copenhague et aux alentours, produisant aussi bien des paysages et des portraits que des études d’architecture et des intérieurs. Il voyagera aussi fréquemment en Europe où il sera particulièrement captivé par Londres et par son épais brouillard dû à la fumée de charbon.


Vilhelm Hammershøi (1864–1916), Un rayon de soleil dans le salon (Solskin i dagligstuen), détail, 1910, huile sur toile, 58 x 67 cm. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. Photo : MBAC

Ida habite souvent les intérieurs de Hammershøi, comme c’est vraisemblablement le cas ici, pour Un rayon de soleil dans le salon. Il est intéressant de noter qu’elle pose aussi souvent pour son frère, Peter. Peter et Vilhelm resteront toute leur vie des amis et des partenaires d’affaires. Une exposition des œuvres de Peter et de Vilhelm a d’ailleurs été organisée au Metropolitan Museum of Art de New York en 2001. 

Les premiers tableaux d’Hammershøi suscitent particulièrement l’enthousiasme d’auteurs et d’artistes contemporains. Non seulement ces derniers encensent-t-ils la simplicité des compositions qui reflètent le quotidien, mais ils sont fascinés par la tension visuelle qu’exprime la majorité de l’œuvre de l’artiste. Les teintes assourdies et les personnages représentés de dos ou à l’arrière-plan nimbent souvent ses peintures d’une aura de mystère, voire de suspense. 

Exposé pour la première fois à Copenhague en 1915, Un rayon de soleil dans le salon est le dernier d’une série de quatre tableaux représentant le salon du 30 Strandgade. Les trois premiers ayant été peints en 1903, Un rayon de soleil dans le salon marque un retour sur le thème deux ans après que le couple a quitté l’appartement.

Sur cette toile, un rayon de soleil filtré par une fenêtre hors cadre éclaire la pièce. Un portrait du XIXe siècle apparaît bien en évidence au-dessus d’un élégant canapé à côté duquel ont été disposés une chaise et un secrétaire fermé. Un seul personnage habite cet intérieur : une femme assise à une table, absorbée par son travail, apparemment inconsciente d’être observée.


Vilhelm Hammershøi (1864–1916), Un rayon de soleil dans le salon (Solskin i dagligstuen), détail, 1910, huile sur toile, 58 x 67 cm. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. Photo : MBAC

Anabelle Kienle-Poňka, conservatrice associée de l’art européen et américain, note : « La palette en demi-teintes d’Hammershøi et son application contrôlée de la peinture communiquent un sentiment de calme même si le traitement soigné de l’éclat du soleil frappant le mur dynamise la peinture et la pièce. Hammershøi travaillait souvent de longues heures sur ses toiles. Ici, il a superposé plusieurs couches de peinture à coups de pinceaux courts et réguliers avant d’appliquer un fin voile de gris sur l’image pour l’envelopper d’une lumière vaporeuse. »      

Comme l’indique Anabelle Kienle-Poňka, une étude des quatre variantes du salon d’Hammershøi met en lumière la composition différente de chacune d’entre elles. La première, Sunshine in the Drawing Room I [Rayon de soleil dans le salon I] (collection particulière), offre un simple aperçu de l’espace puisqu’un personnage féminin et deux tables obstruent le reste de la pièce. Dans Sunshine in the Drawing Room III [Soleil dans le salon III] (Musée national de Stockholm), la vue a été transformée, l’artiste se consacrant uniquement au canapé et aux chaises qui l’encadrent. Enfin, la composition de Sunshine in the Drawing Room II [Rayon de soleil dans le salon II] est pratiquement identique à celle de la toile du Musée des beaux-arts du Canada, sauf que la pièce est plus encombrée.

Dans la toile peinte en 1910, sept ans après ces trois premières versions, Hammershøi ouvre cependant la perspective en supprimant une table et une chaise et nous invite à pénétrer dans la pièce. Un choix artistique délibéré, qui induit un agencement plus raffiné et plus ordonné.

Vilhelm Hammershøi figure parmi les principaux peintres scandinaves actifs à la fin du XIXe siècle et au début du XXe. Son œuvre compterait quelque 370 tableaux répertoriés pour la première fois en 1918 par Alfred Bramsen, un collectionneur dont le catalogue raisonné est aujourd’hui encore un ouvrage de référence.

Bien qu’il ait été une figure artistique influente en Scandinavie, Hammershøi était peu connu ailleurs en Europe et en Amérique du Nord. En outre, la prédominance de l’École française a largement éclipsé le souvenir du peintre au milieu du siècle. Au début des années 1980, une exposition itinérante de premier plan, Northern Light [Lumière du Nord], a cependant redéfini cet artiste comme l’un des grands maîtres modernes du Nord et l’a fait redécouvrir au public nord-américain. Ces dernières années, plusieurs grandes expositions individuelles ont fait renaître sa popularité et lui ont résolument permis de percer en Europe, en Amérique du Nord et au Japon. 

Anabelle Kienle-Poñka conclut : « Hammershøi a utilisé son appartement comme un décor de scènes intérieures. Nous sommes attirés dans son univers privé, mais sa retenue— ce que souligne la femme qui nous tourne le dos — nous tient à distance. C’est cette tension entre intimité et vie privée qui rend Un rayon de soleil dans le salon si fascinant. Le tableau illustre à merveille les intérieurs soigneusement composés de l’artiste qui semblent figer le temps, reflétant la complexité psychologique de la réalité moderne. »

Un rayon de soleil dans le salon de Vilhelm Hammershøi est exposé dans la salle C215.

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