Teresa Margolles sur la trace des disparues

Teresa Margolles, La búsqueda (2) [La recherche (2)], 2014, verre, papier, bois, caissons de basse haptiques immersifs et fichiers audios, installation  aux dimensions variables

Teresa Margolles, La búsqueda (2) [La recherche (2)], 2014, verre, papier, bois, caissons de basse haptiques immersifs et fichiers audios, installation aux dimensions variables.  Acheté en 2021. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. © Teresa Margolles Photo : MBAC


Depuis le début des années 1990, l’artiste Teresa Margolles cherche des façons d’exprimer ses expériences éprouvantes de la mort violente et son indignation face à la démission de responsabilité des autorités et des institutions de son Mexique natal. Elle est née à Culiacán, dans l’État de Sinaloa, l’une des principales zones de trafic de drogue du pays. Elle est membre fondatrice du collectif d’artistes Semefo (un acronyme pour Servicio Médico Forense, le service d’identification humaine mexicain). Le groupe s’est formé autour d’un intérêt partagé pour les représentations de la mort centrées sur l’abjection, expérience déconcertante où une personne est considérée à la fois comme un individu (ou sujet) et un objet. Collectivement et individuellement, ses membres ont produit des œuvres d’art illustrant et critiquant les conséquences de la brutalité dans la vie à Mexico.

Margolles, qui a étudié les beaux-arts et est diplômée en communication scientifique et médecine légale, a exercé pendant de nombreuses années la profession de pathologiste judiciaire dans une morgue publique à Mexico. Là, elle a pu constater de visu les effets du trafic de stupéfiants et de la violence sur les corps des innombrables victimes et leurs familles. Dans sa pratique artistique, Margolles s’attache à traduire ces observations macabres en créations destinées au public. Citée dans le catalogue Ya Basta Hijos de Puta: Teresa Margolles, de Michy Marxuach (2018), l’artiste déclarait : « Parvenir à rendre le sentiment de se trouver là, de regarder le traitement des corps morts affluant et remplissant l’espace et, ensuite, d’aller rencontrer la famille qui attend, tout cela est une épreuve émotionnelle qui me fait m’interroger quant au filtre que je dois insérer entre ces images de l’intérieur de la morgue et la restitution que je choisis d’en faire au public ». Son vocabulaire visuel, souvent qualifié de « minimaliste », ne s’en appuie pas moins sur une variété de techniques, notamment la sculpture, l’art textile, la photographie, la vidéo, le son et la performance. Rigoureux dans sa forme, son travail allie approche scientifique et désir de créer des expériences bouleversantes, donnant une voix à d’autres modes de savoir, à la tonalité plus viscérale. Citée également en 2014 dans Teresa Margolles: La búsqueda, du commissaire Raphael Gygax, elle explique : « C’est un genre de minimalisme pervers. Le minimalisme historique ne charrie pas d’émotions. Cependant, toutes mes œuvres en sont remplies. Les gens parviennent mieux à se concentrer devant des formes minimalistes. »

À travers un processus minutieux de recherche, de documentation d’images, de sons, de récits et de recueil de traces, Margolles enquête sur les crimes violents. Ensuite, elle relate et dénonce ces événements en proposant des reconstitutions dérangeantes : « Je veux montrer ce dont il s’agit vraiment, que la mort n’est pas une fiction. Je n’essaie pas de cacher d’où ça vient et comment ça se passe. Je l’ai souvent dit, je travaille avec le cadavre, avec la réalité, je cherche le "qui?" et le "pourquoi?" »

Teresa Margolles, La búsqueda (2)  [La recherche (2)], 2014, verre, papier, bois, caissons de basse haptiques immersifs et fichiers audios, installation  aux dimensions variables

Teresa Margolles, La búsqueda (2) [La recherche (2)], 2014 © Teresa Margolles Photo : MBAC

Un bon exemple en est l’installation La búsqueda (2) [La recherche (2)], qui appartient à un corpus d’œuvres centré sur Ciudad Juárez. Située à la frontière entre le Mexique et les États-Unis et surnommée la « ville des jeunes femmes assassinées », celle-ci est un endroit où règne une violence dévastatrice. Quelque 400 filles et femmes y ont été tuées dans des circonstances non élucidées, et 800 autres femmes ont disparu sans laisser de trace depuis le début des années 1990. On ne connaît pas avec précision le nombre exact de femmes assassinées ou disparues. Ces féminicides, associés au crime organisé et aux puissants cartels de la drogue qui exercent leur emprise sur la région, ont commencé à être rapportés en 1993. Dans le catalogue de son exposition de 2018 Ya Basta Hijos de Puta: Teresa Margolles, le commissaire Ángel Moya García commente : « Le problème s’est exacerbé avec l’entrée en vigueur de l’ALENA (Accord de libre-échange nord-américain, 1994) l’année suivante, qui a entraîné une émigration massive de femmes du continent tout entier pour travailler dans les maquiladoras, généralement dans des usines d’assemblage à capitaux étrangers exemptées d’impôt sur le revenu, où toute forme de protection en matière de travail est totalement ignorée. Dans un tel contexte, les femmes n’existent pour ainsi dire que comme des numéros – vies dans la marge, insignifiantes, qui se retrouvent facilement prises dans la spirale de la violence physique et des agressions sexuelles extrêmes et continues. »

Margolles a passé des années à Juárez, sur la piste des disparitions de ces femmes et ces filles. En quête de réponses, elle a sollicité l’aide de nombreuses personnes et militantes et militants de groupes de travail et de surveillance communautaire. Elle a établi un profil des femmes manquantes, découvert à Lote Bravo, Anapra, Lomas de Poleo et dans le désert de Chihuahua alentour les sites les plus fréquemment utilisés pour se débarrasser des restes humains et reconstitué les moyens empruntés par les jeunes femmes et les filles pour voyager entre leur domicile et les usines qui les emploient.

Teresa Margolles, La búsqueda (2)  [La recherche (2)], 2014, détail d'une vitrine

Teresa Margolles, détail, La búsqueda (2)  [La recherche (2)], 2014, © Teresa Margolles Photo : MBAC

La búsqueda (2) est un résultat poignant de cette investigation. L’installation est constituée de panneaux de verre, animés d’un mouvement vibratoire inquiétant tous les quarts d’heure par la composante audio de l’œuvre. Des enregistrements pris sur le terrain d’un train de fret, qui traverse Juárez sur plus de 12 km pour acheminer des marchandises jusqu’à El Paso au Texas, sont transformés par des transducteurs audio en oscillations à basse fréquence qui font trembler les panneaux de verre, évoquant l’effet d’un véritable passage de train. Les vitrines ont été prélevées par l’artiste sur des magasins abandonnés au centre-ville de Juárez. Apposées sur leur surface sale et couvertes de graffitis se trouvent des photocopies d’avis concernant des femmes disparues, écrits par des proches et des organismes humanitaires, et qui sont omniprésentes dans la ville.

Citée une fois de plus par Gygax, Margolles expose ainsi son intention : « Les vitrines viennent de boutiques fermées récemment. Celles-ci étaient emplies de poussière, de saleté et d’araignées. J’ai réalisé des vidéos de ces espaces, et j’ai subitement pris conscience que la vie existe dans deux dimensions : l’espace intérieur et l’espace extérieur. Je voulais les fenêtres qui les séparent. Avec les affiches des personnes disparues. Il a beau s’être écoulé vingt ou vingt-cinq ans, ces avis étaient toujours collés dans les vitrines et les jeunes femmes passaient devant. » Ces affiches symbolisent les gestes de soutien et les stratégies d’adaptation de celles et ceux qui restent, alors que leurs bords déchirés et usés renvoient aux systèmes de négligence qui font obstacle à l’élucidation de ces disparitions.

Teresa Margolles,  détail, La búsqueda (2)  [La recherche (2)], 2014

Teresa Margolles,  détail, La búsqueda (2)  [La recherche (2)], 2014, © Teresa Margolles Photo : MBAC

Les trois grands panneaux sculpturaux, autant de monuments aux personnes absentes, sont présentés dans une salle plongée dans la pénombre, sur fond de murs noirs, chacun éclairé d’une unique source. À première vue, difficile de saisir clairement les tenants et aboutissants de l’œuvre; mais, en voyant le verre trembler et lisant les informations relatives aux filles manquantes sur les affiches, on découvre leur destin tragique. Sous l’image des victimes, les détails s’y rapportant : Cinthia Jocabeth Casteñeda Alvarado, 13 ans, mince, cheveux châtain clair aux épaules, deux grains de beauté sur le côté droit du cou, vue la dernière fois le 24 octobre 2008, portant des jeans bleus et un tee-shirt blanc et noir, et Esmeralda Castillo Rincón, 14 ans, cheveux châtain foncé, corpulence moyenne, aperçue la dernière fois le 19 mai 2009, vêtue d’une jupe courte en denim, d’un legging noir, d’un chemisier rose à manches courtes, de chaussures de tennis noires, avec un sac à dos noir à motif d’étoile. Beaucoup de ces avis sont à ce point défraîchis qu’ils sont à peine lisibles. Certaines des photos ont, de la même façon, subi les effets des aléas du climat et du temps qui passe.

Avec cette œuvre, l’artiste entretient le souvenir des personnes manquant à l’appel et livre un plaidoyer pour une action transnationale, qui trouve écho ici au Canada avec l’enquête nationale sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées. À maints égards, Margolles transpose Ciudad Juárez au Musée des beaux-arts du Canada, à l’aide des traces et des preuves des événements réels – les panneaux de verre et affiches d’origine, l’enregistrement du train –, figurant un autre contexte spatiotemporel où elle nous encourage de témoigner, de reconnaître l’identité des femmes et filles disparues et de commencer un travail de deuil.

 

La Búsqueda (2) de Teresa Margolles est présenté dans la salle B202 au Musée des beaux-arts du Canada juqu'à mars 2024. Merci de partager cet article et de vous inscrire à nos infolettres pour recevoir les derniers articles, pour rester au courant des expositions, des nouvelles et des activités du MBAC et pour tout savoir de l’art au Canada.

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