Vue d'installation de Alexa Hatanaka, Matdang (tsunami à naître / tsunami renaissant), 2020 et JutaiToonoo, L'arsenal, 2012

Vue d'installation de Alexa Hatanaka, Matdang (tsunami à naître / tsunami renaissant), 2020. Papier japonais imprimé à la planche traité avec du konnyaku (amidon de konjac) et du kakishibu (teinture à base de plaquemines), fil de coton et de polyester; et JutaiToonoo, L'arsenal, 2012. Crayon à l'huile sur papier vélin. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. © Alexa Hatanaka  et © Succession Jutai Toonoo, Dorset Fine Art Photo : MBAC

Terre, humanité et menace

Une sélection d’œuvres, actuellement présentée dans les salles d’art contemporain du Musée des beaux-arts du Canada, traite des menaces qui planent sur les corps humains comme sur les territoires qui nous entourent. Un habit de papier suggère un bouclier protégeant une personne contre un danger extérieur invisible, et des lymphocytes T luttent contre le cancer dans un combat intérieur silencieux, tandis que des images de fumée volcanique et de glaciers créent un paysage polaire évoquant un grave danger. La santé de l’environnement est mise en doute par des œuvres qui abordent les thèmes de l’extraction des sables bitumineux dans le nord de l’Alberta, des pratiques minières au Nunavut et de la fonte accélérée des glaces dans le Grand Nord. Prises dans leur ensemble, ces créations constituent une réflexion poignante sur les défis humains, politiques et environnementaux auxquels nous faisons tous face.

L’artiste en arts visuels Alexa Hatanaka travaille principalement en gravure, papier et textile, utilisant des procédés liés à ses origines japonaises. Elle se préoccupe d’abord et avant tout de développement communautaire, d’environnement et de mise en valeur de pratiques culturelles évolutives, comme on peut le voir à travers son œuvre.

Alexa Hatanaka, ​ Matdang (tsunami à naître / tsunami renaissant), 2020 Papier japonais imprimé à la planche traité avec du konnyaku (amidon de konjac) et du kakishibu (teinture à base de plaquemines), fil de coton et de polyester

Alexa Hatanaka,  Matdang (tsunami à naître / tsunami renaissant), 2020 Papier japonais imprimé à la planche traité avec du konnyaku (amidon de konjac) et du kakishibu (teinture à base de plaquemines), fil de coton et de polyester, 165 x 141 x 15.5 cm. Acheté en 2021 avec le Fonds Joy Thomson pour l’acquisition d’œuvres d’art de jeunes artistes canadiens, Fondation du Musée des beaux-arts du Canada. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. © Alexa Hatanaka Photo : MBAC

Après le séisme de magnitude 9 au Japon en 2011, elle a créé un costume à partir de ses propres épreuves d’artiste sur washi (papier japonais) renforcé à l’amidon, employant les méthodes nippones traditionnelles pour coudre le vêtement de papier. Les images montrent des représentations de paysages enneigés et de travailleurs en combinaison contre les matières dangereuses. En faisant référence à cette catastrophe naturelle, l’artiste fait un lien bouleversant avec le présent, où nous nous en remettons de plus en plus à ces barrières minces, mais essentielles, pour nous protéger contre des forces imperceptibles comme les virus et les périls écologiques.

L’artiste inuit Jutai Toonoo, décédé en 2015, est réputé pour ses œuvres affranchies des standards traditionnels de l’art produit à Kinngait (anciennement Cape Dorset). Ses créations, par leur style et leur thématique, allaient à contrecourant des tendances historiquement les plus populaires dans cette région du Nunavut. Dans son saisissant tableau de 2012, L’arsenal, il témoigne d’une expérience personnelle traumatisante – le traitement subi par sa mère contre le cancer – par le truchement du crayon à l’huile, se servant de la technique comme d’un vecteur pour ses émotions.

Jutai Toonoo, L'arsenal, 2012. Crayon à l'huile sur papier vélin

Jutai Toonoo, L'arsenal, 2012. Crayon à l'huile sur papier vélin, 127 x 483 cm. Acheté en 2013. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. © Succession Jutai Toonoo, Dorset Fine Art Photo : MBAC

Malgré la noirceur du sujet, le dessin inspire espoir et courage : les cellules T anticancéreuses, amplifiées et lumineuses, flottent dans une composition cellulaire au rendu détaillé. Cette pièce fait partie d’une série de trois dessins réalisés par Toonoo au sujet de la thérapie contre le cancer suivie par sa mère à cette époque. Lors d’une entrevue en 2013 avec la conservatrice du MBAC Christine Lalonde, il déclarait : « Ce cancer m’a rendu fou, j’ai décidé de faire des recherches sur Internet, et j’ai vu ces cellules T. Elles combattent le cancer. Elles sont si belles… ces cellules bleues. Et je pensais à ma mère… je pensais qu’un jour le cancer serait comme la polio et qu’il y aurait un remède. »

Lorna Simpson, Glace 4, 2018. Encre et acrylique sur panneau de bois travaillé au gesso,

Lorna Simpson, Glace 4, 2018. Encre et acrylique sur panneau de bois travaillé au gesso, 259.1 x 365.8 x 3.5 cm. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. © Lorna Simpson. Avec l'autorisation de l'artiste et Hauser & Wirth.  Photo: MBAC

Née à Brooklyn, où elle vit et travaille toujours, Lorna Simpson est aujourd’hui considérée comme l’une des plus importantes artistes contemporaines américaines; d’abord photographe conceptuelle, elle a ensuite évolué vers l’exploration en peinture, collage et sculpture. Si l’essentiel de l’œuvre de Simpson au cours des trois dernières décennies s’est concentré sur la figure et, plus particulièrement, sur celle de la femme noire, l’artiste est aussi réputée pour ses autres sujets, qui s’attachent à l’expérience vécue et à la condition humaine. La présence d’éléments naturels est un thème récent dans sa production, comme on peut le voir dans Glace 4. Des sérigraphies photographiques de fumée volcanique, de glaciers et de coupures de presse provenant des revues Ebony et Jet des années 1950 à 1970 sont recouvertes de lavis troubles d’encre et de peinture pour créer ce que Simpson appelle « un paysage menaçant […] et peut-être un état psychologique ». Elle explique : « Ce paysage sombre, menaçant, est une toile de fond pour l’œuvre, et aussi peut-être un état psychologique, dans le sens de ce que représente vivre en Amérique actuellement. » Elle poursuit : « La glace est un état temporaire – un état de l’eau suspendu dans le temps. Il y a donc une idée de conservation, mais aussi de destruction. » Le titre renvoie en partie au livre Soul on Ice, écrit en 1968 par Eldridge Cleaver, ancien membre des Black Panthers, dans lequel celui-ci raconte son emprisonnement et discute des questions identitaires et raciales en Amérique.

Alex Janvier, Goutte de pétrole, battement du coeur , 2013. Huile sur toile

 

Alex Janvier, Goutte de pétrole, battement du coeur, 2013. Huile sur toile, 160.2 cmde diamètre. Acheté en 2018. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. © AlexJanvier Photo : MBAC

Alex Janvier est l’un des artistes canadiens les plus importants et influents. De descendance dénésuline et saulteaux, il peint depuis plus de 65 ans et a créé un style sans équivalent, façonné par son riche héritage culturel et spirituel. En 2013, alors âgé de 78 ans, Janvier a créé l’œuvre circulaire Goutte de pétrole, battement du cœur – une représentation du cycle de la vie – à un moment où l’extraction des sables bitumineux atteignait des sommets près de chez lui, dans le nord de l’Alberta. Tandis qu’une masse noire se dessine sur les bords de la toile, une ligne rouge serpente en son centre. L’œuvre est un avertissement, la ligne rouge tordue évoquant le battement de cœur faiblissant de la nature face à la destruction engendrée par l’exploitation dangereuse des ressources. Janvier dira à propos de cette pièce : « Je l’ai faite pour une entreprise pétrolière. Quand ils l’ont vue, ils ont changé d’idée [...] Je suis vraiment un empêcheur de tourner en rond. Mais c’est pour la bonne cause, je crois. » Les craintes quant à l’intégrité environnementale de la région ont grandi chez les membres de la Première Nation de Cold Lake, les déversements affectant passablement leurs activités sur le territoire. La conservatrice Lee-Ann Martin décrit cette peinture sous l’angle des activités d’extraction pétrolière dans le nord de l’Alberta : « [...] dans Goutte de pétrole, battement du cœur [...] l’artiste déforme la ligne de cœur (ou ligne de vie), symbolisant la déconnexion avec l’usage coutumier de la terre. La ligne de cœur, que l’on trouve fréquemment dans l’art autochtone des Amériques, représente le souffle comme moteur de vie indiquant l’âme, ou l’esprit, siège de la foi et de la force intérieure. »

William Noah, Exploration minière et pêche à l'omble chevalier, 2006. Aquarelle sur papier vélin

William Noah, Exploration minière et pêche à l'omble chevalier, 2006. Aquarelle sur papier vélin, 396 x 107.5 cm. Acheté en 2010. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. © Curateur Public, Nunavut, Succession William Noah Photo : MBAC

Le fils cadet de la célèbre artiste Jessie Oonark, William Noah, décédé en 2020, a mené une vie entière d’artiste et de politicien au Nunavut. Son œuvre est le reflet d’un Nord en évolution, des impacts de l’urbanisation et de la réalité de la vie inuite contemporaine. Dans une entrevue accordée en 2010, Noah relevait : « La principale pollution est celle des contaminants qui voyagent depuis d’autres pays à travers les nuages et le ciel. La seconde est celle de nos déchets, des eaux d’égout brutes, des avions qui passent chaque jour au-dessus de nos têtes. Sans compter nos propres vols commerciaux qui vont et viennent quotidiennement, les sociétés minières qui laissent derrière elles leurs fumées, la neige souillée et les pluies acides dans les régions du Sud, tout cela fait peur. »

Son attachement viscéral au territoire n’a fait que renforcer les préoccupations de Noah quant aux effets du changement climatique et autres enjeux environnementaux. Son exceptionnelle Exploration minière et pêche à l’omble chevalier, de quatre mètres de haut, achevée en 2006, montre deux activités indépendantes juxtaposées sur un même plan pictural : le chargement d’un camion en matières premières dans une mine et un homme pêchant l’omble. En illustrant ensemble deux moments différents dans le temps dans deux régions géographiques distinctes, l’artiste crée une relation et, sans doute, offre une représentation plus précise de ce qu’est la réalité de la vie quotidienne au Nunavut.

La réunion d’œuvres de cinq artistes si différents dans un même espace fait prendre conscience que les sujets dont ils traitent concernent l’ensemble d’entre nous dans le monde d’aujourd’hui. Notre propre protection et celle de la nature qui nous entoure deviennent une priorité encore plus urgente dans un contexte où les guerres continuent à sévir et où l’environnement est encore et toujours menacé. Peut-être saurons-nous, en prenant le temps de réfléchir aux problématiques soulevées dans ces créations, agir collectivement pour apporter des changements positifs au bénéfice des générations futures. 

 

Nous sommes la Terre; La Terre, c’est nous est présentée dans la salle B104 au Musée des beaux-arts du Canada. Partagez cet article et de vous inscrire à nos infolettres pour recevoir les derniers articles, pour rester au courant des expositions, des nouvelles et des activités du MBAC et pour tout savoir de l’art au Canada.

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