Trouver la beauté dans les espaces ménagers

Margaret Watkins, Symphonie domestique, 1919. Épreuve au palladium

Margaret Watkins, Symphonie domestique, 1919. Épreuve au palladium, 21.2 x 16.4 cm. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. Acheté en 1984 grâce à une subvention du Gouvernement du Canada en vertu de la Loi sur l'exportation et l'importation de biens culturels. © Joseph Mulholland, Glasgow, Scotland Photo: MBAC


Au cours des deux dernières années, nous avons passé plus de temps à la maison que sans doute jamais auparavant. Cette expérience nous a donné une conscience accrue des menues choses qui peuplent nos espaces ménagers, le bon et le moins bon. Nous aurons par exemple remarqué les éraflures sur les murs ou des traces sur le plancher en allant prendre place à notre bureau le matin, observations qui nous étaient étrangères lorsque nous partions travailler tous les jours. D’un autre côté, toutefois, peut-être aurons-nous aussi noté pour la première fois l’effet de la lumière d’après-midi pénétrant par la fenêtre du salon. Avec le succès remporté par les émissions et vidéos de décoration, les gens se sont intéressés plus que jamais à l’aménagement judicieux de l’espace et l’agencement réfléchi des objets, ne ménageant pas leurs efforts pour améliorer leur milieu de vie et créer des havres de relaxation et de plaisir esthétique à la maison.

Nos expériences vécues influencent notre point de vue sur les œuvres d’art et le sens que nous leur donnons, et il est donc fascinant de revisiter aujourd’hui les représentations d’espaces et objets domestiques, thèmes de prédilection tout au long de l’histoire de l’art et réalités inhérentes à la condition humaine. Les artistes ont toujours su trouver la beauté dans le quotidien, faisant surgir du sens de choses en apparence banales et mettant en relief la singularité et le charme de l’ustensile le plus simple. Grâce à l’observation minutieuse et le rendu attentif d’un moment particulier dans le temps, ces créateurs et créatrices nous aident à prendre une pause et à découvrir l’harmonie qui se cache dans des lieux parfois insoupçonnés.

Margaret Watkins (1884–1969), née à Hamilton et dont le travail a fait l’objet d’une rétrospective au Musée des beaux-arts du Canada en 2012, était une artiste qui a exploré ce sujet en profondeur. Forte de ses connaissances de la composition et de la conceptualisation moderniste, elle a repoussé les limites du genre de la nature morte, transformant dans ses photographies le plus anodin des objets. Son œuvre Symphonie domestique est un exemple magnifique de la capacité de l’artiste à sublimer quelques éléments ménagers – des œufs, un évier, un linge à vaisselle et des casseroles – en les agençant dans une composition équilibrée faisant appel aux lignes, courbes et aux jeux d’ombre et de lumière. La partie supérieure du cliché est dominée par les traits incurvés : les bords arrondis des œufs, les plats derrière eux et l’arc élégant dessiné par l’égouttoir blanc lustré émaillé, qui contraste fortement avec l’ombre profonde. Comme le souligne la conservatrice Lori Pauli, il est remarquable que près des trois quarts de la photo soient occupés par la pénombre, un parti-pris dont l’unique fonction est de mettre en valeur les volumes raffinés et les textures soyeuses des objets. Le titre lui-même renvoie à l’harmonie que dégagent ces choses du quotidien et leur arrangement; Watkins s’est toujours inspirée de la musique et choisissait fréquemment des titres en conséquence.

Margaret Watkins, L'évier, v. 1919. Épreuve au palladium

Margaret Watkins, L'évier, v. 1919. Épreuve au palladium, 21.3 x 16.4 cm. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. Acheté en 1984 grâce à une subvention du Gouvernement du Canada en vertu de la Loi sur l'exportation et l'importation de biens culturels. © Joseph Mulholland, Glasgow, Scotland Photo: MBAC

L’artiste a choqué le public en 1919 en photographiant son évier de cuisine, sujet considéré comme inconvenant à l’époque, d’autant qu’il était rempli de vaisselle sale. Les spectateurs découvrent une bouteille de verre et un pot à crème en céramique, tous deux pleins d’une eau douteuse, avec de l’écume en surface. Une tasse à thé ébréchée est posée dans un bol, le manche noir d’un fouet faisant angle. Watkins a construit l’image de telle façon, pourtant, qu’elle crée une impression agréable d’équilibre – la grande bouteille est au centre, flanquée du métal incurvé du robinet et du bec de la bouilloire, qui font presque figure d’éléments décoratifs. La bouteille et la bouilloire projettent des ombres spectaculaires sur l’émail blanc de l’évier. L’artiste démontre à la fois toute sa maîtrise et sa perspective sans équivalent, attirant notre attention sur une scène quelconque à laquelle on ne s’attarderait normalement pas. Et néanmoins, la beauté s’impose à nous, même jaillie de la vaisselle sale.

Mary Pratt, Gelée de groseilles, 1972. Huile sur masonite

Mary Pratt, Gelée de groseilles, 1972. Huile sur masonite, 45.9 x 45.6 cm. Acheté en 1976. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. © Succession Mary Pratt (2022) Photo: MBAC

Mary Pratt (1935–2018), l’une des peintres majeures du Canada et esthète de l’imagerie domestique, croyait elle aussi que les objets banals sont « dignes d’un examen minutieux ». « Je pense qu’avec mon travail même, les choses ordinaires deviennent extraordinaires, car je ne pense pas qu’il y ait quoi que ce soit d’ordinaire. Je pense que toute chose est complexe, mérite qu’on y réfléchisse », confiait-elle dans une entrevue à l’occasion de l’exposition Mary Pratt. Cette petite peinture, organisée au Musée en 2015.

Comme beaucoup d’autres femmes artistes, Pratt évoluait dans un monde marqué par les contraintes et attentes sociales, travaillant dans la maison et axant son art sur ce qui l’entourait. Entre l’éducation de quatre enfants et la gestion d’un ménage dans le Terre-Neuve rural, elle est parvenue à se ménager quelques périodes de temps pour se consacrer à la peinture. Dans ses images, elle immortalise le rythme et les tâches de la vie quotidienne, souvent incarnés par des éléments qui revêtent un sens et une monumentalité autres sous l’effet de sa propre perspective et de la représentation qu’elle en fait.

Il y a dans ses tableaux une grande sensualité, une délectation palpable dans les couleurs ouvragées, la lumière chatoyante et les surfaces éclatantes de ce qu’elle peint. Elle a décrit la réaction viscérale qui était la sienne lorsque, vaquant à ses occupations domestiques, elle était soudain saisie par la beauté de quelque chose et ressentait le besoin de capter ce moment sans attendre (en 1969, elle s’est mise à utiliser la photographie comme outil pour figer rapidement une scène et pouvoir la peindre ensuite).

Évoquant son tableau Gelée de groseilles, qui fait partie de la collection nationale, elle se rappelait : « Les rayons du soleil perçaient par la fenêtre, c’était tellement beau. Je n’avais jamais photographié de gelée auparavant et c’était simplement magnifique. Je ne pouvais m’empêcher de la prendre en photo. » Elle a pensé enlever le plat avec toute l’« écume » qu’on retire à la surface de la gelée, mais elle a finalement décidé qu'il était important de le conserver comme témoignage du processus de fabrication. Des plats sales, après tout, cela représente le travail, la vie.

Mary Pratt, Œufs vidés de Pâques, 1983. Huile sur toile

Mary Pratt, Œufs vidés de Pâques, 1983. Huile sur toile, 76 x 91.4 cm. Collection d'Acadia University Art Gallery. © Succession Mary Pratt (2022) Photo : Avec l'autorisation de l'Acadia University Art Gallery

Œufs vidés de Pâques, de Pratt, présente au spectateur un cadeau : un ensemble d’œufs, à demi enveloppés dans un essuie-tout, qu’elle a peints dans la texture la plus fine, posés sur une planche à découper et poussés vers l’avant-plan de l’image, comme si on les offrait. Ils sont baignés dans une lumière douce qui crée des nuances d’ombres bleutées sur la surface blanche, contrastant avec la cavité foncée de l’évier et la boîte d’œufs dans le fond. À l’instar de Watkins, Pratt donne par sa représentation artistique une tout autre dimension à ces éléments les plus simples.

Une piqûre d’épingle de peinture orange indique l’endroit où la lumière pénètre à travers les œufs vidés, et cela nous rappelle que quelqu’un en a soufflé le contenu pour peindre ou teindre ces coquilles pour Pâques. Comme dans Gelée de groseilles et tant d’autres œuvres de Mary Pratt, la nature morte représente une partie du processus – travail, création – et évoque également le travail de l’artiste dans la réalisation du tableau. Tout comme la gelée, et une œuvre d’art plus généralement, les œufs évidés sont le produit d’un effort et du temps, et l’artiste nous rappelle que la beauté existe dans l’accomplissement des tâches ménagères routinières comme dans la production de choses.

Dustin Brons, Cuillère en équilibre, 2020. Chromogenic print

Dustin Brons, Cuillère en équilibre, 2020. Chromogenic print. Collection de l’artiste. © Dustin Brons Photo : avec l’autorisation de l’artiste

Aujourd’hui, la fascination pour les images domestiques est toujours bien ancrée au Canada. Dustin Brons, photographe de Vancouver, l’un des lauréats du Prix nouvelle génération de photographes 2021, prend souvent pour sujet des objets de chez lui. Dans Cuillère en équilibre, il a photographié la confection d’une soupe dans une marmite, une cuillère de bois en équilibre parfait sur le bord du récipient à côté d’une jatte de verre pour le service. À l’exemple de Watkins et Pratt, le désordre fait partie du décor : on peut voir des éclaboussures sur la surface de la cuisinière.

Malgré la banalité des sujets représentés, c’est la composition de l’image qui « présente un moment ordinaire comme extraordinaire », remarque Andrea Kunard, conservatrice principale des photographies. La marmite de soupe est centrée et sert de point focal, alors que la cuillère en équilibre improbable crée un trait horizontal qui fait le lien avec le coin du comptoir de cuisine. Dans la même idée que Watkins, Brons s’est servi des formes arrondies de différents objets, notamment un couvercle dans le coin gauche et une bouilloire au bec incurvé, pour créer dans l’image une impression de pondération et de stabilité.

Dustin Brons, Stagnantes, 2019, inkjet print.

Dustin Brons, Stagnantes, 2019. Épreuve au jet d’encre. Collection de l’artiste. © Dustin Brons Photo : avec l’autorisation de l’artiste

Dans une récente entrevue à Artists for Water, Brons explique son intérêt pour la prise de photographies dans le contexte de la maison, mettant l’accent sur la nature en perpétuel changement de cet espace : « Vous pouvez vivre longtemps au même endroit, c’est toujours le même lieu, mais il change en permanence et il est aussi différent, que ce soit simplement par la façon dont la lumière interagit avec les volumes ou l’agencement des éléments ». Pour Stagnantes, il a saisi la lumière qui se reflète sur deux pots remplis de pièces de monnaie en cuivre étincelantes, ressortant spectaculairement sur un arrière-plan foncé. On pense immédiatement aux pots de confiture rayonnants de Pratt; l’effet de la lumière sur le verre confère à un article domestique des plus humbles un instant d’éclat inattendu.

Comme ces artistes le démontrent – et notre vécu récent de temps passé à la maison nous l’a sans doute rappelé –, la beauté se trouve partout si l’on sait où la chercher.

 

Gelée de groseilles, de Mary Pratt, est présentée dans la salle A112a du Musée des beaux-arts du Canada à Ottawa. Partagez cet article et de vous inscrire à nos infolettres pour recevoir les derniers articles, pour rester au courant des expositions, des nouvelles et des activités du MBAC et pour tout savoir de l’art au Canada.

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