Un portrait miniature d’Elizabeth Campbell par John Smart

John Smart, Elizabeth Campbell, 1787. Aquarelle sur ivoire, 5.7 cm ovale. Acheté en 2019. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa Photo: LRC, MBAC

Dans un article publié le mois dernier, j’évoquais le portrait peint par John Smart de sa fille Anna Maria, donné généreusement à la nation par les descendants de l’artiste. Il s’agissait du premier portrait miniature britannique du XVIIIe siècle à entrer dans la collection du Musée des beaux-arts du Canada, et nous avons décidé de nous intéresser à un autre exemple de cette discipline artistique importante pour en donner un aperçu plus complet.

Smart (1741–1811) est l'un des miniaturistes les plus en vue de son époque, qui laisse derrière lui une carrière enviable à Londres pour aller travailler aux Indes. Tout comme pour la miniature d’Anna Maria, ce second portrait date de l’époque où Smart vit à Madras (aujourd’hui Chennai), entre 1785 et 1795. Madras est alors le site d’une substantielle implantation européenne et une base importante de la Compagnie britannique des Indes orientales. Institution mi-publique, mi-privée, la Compagnie mène la colonisation du sous-continent par les Britanniques à cette période de conflits quasi permanents entre les forces indiennes et européennes. De nombreux artistes anglais travaillent aux Indes, trouvant leurs clients parmi les Européens sur place ainsi que dans l’élite indienne. L’art joue un rôle modeste, mais significatif, dans le tissu complexe des entreprises coloniales, de la violence, du commerce et des échanges à travers le monde. L’œuvre de Smart est un produit et un témoignage précieux de cette époque aux Indes.

Née à Londres, Elizabeth Mackay (1759–1801) vit à Madras au moins à compter de 1776, membre de l’importante communauté écossaise qui y est implantée. L’année suivante, elle se marie avec Dugald Campbell, un capitaine commandant un régiment de cavalerie de l’armée de la Compagnie des Indes orientales; il sera plus tard au service de l’un des mécènes de Smart, Muhammad Ali Khan, qui dirige Arkât, toute proche. Au cours des décennies suivantes, le couple va faire des allers-retours entre l’Angleterre et les Indes, mais vit aussi séparé pendant de longues périodes. Les époux commandent souvent des paires de portraits miniatures, et cette œuvre aura servi d’objet-souvenir pour son mari; l’endroit où se trouve le portrait correspondant de Dugald pour Elizabeth demeure inconnu.

On y voit Elizabeth vêtue à la dernière mode, les cheveux légèrement teintés de rose (une recette de beauté de l’époque préconisait l’utilisation de pétales de rose). Une telle simplicité dans l’élégance de l’habillement et de l’attitude est alors prisée; cette tendance découle du sentiment d’artificialité associé à une bonne partie des codes sociaux, un point de vue très répandu au XVIIIe siècle. La jeune femme apparaît sensiblement plus accessible et moins hautaine que la plupart des sujets de Smart. Son visage, peint tout en finesse, offre un contraste avec les cheveux et les vêtements aux traits plus amples, attirant ainsi l’attention du spectateur. La peau est rendue avec un luxe de raffinement et de maîtrise, et on a l’impression que le personnage pourrait être élargi jusqu’à la pleine grandeur sans qu’il y perde en définition.

Verso de la miniature. Au centre, une boucle de cheveux d’Elizabeth Campbell, entourée de mèches de cheveux de ses enfants, arrangées par année de naissance (dans le sens horaire) : JC (James); DC (Dugald); WCC (William Coote); JC (John); MC (Margaret); AHC (Archibald Henry); EC (Elizabeth); et CC (Charles). Photo: LRC, MBAC

Les miniatures sont généralement logées dans des montures élaborées qui, à l’époque, peuvent contenir une mèche des cheveux du modèle, une attention qui rend le portrait encore plus tangible et personnel. Cet exemple est particulièrement touchant : une mèche des cheveux d’Elizabeth est entourée de mèches de leurs huit enfants alors en vie, chacune identifiée par leurs initiales. La monture actuelle a sans doute été ajoutée ou modifiée en Angleterre, où vit Elizabeth après la naissance de leur dernier enfant en 1791. L’intervention n’altère en rien l’intérêt de l’œuvre, et Dugald Campbell aura sans doute chéri ce souvenir de sa femme et de sa famille lorsqu’il retourne, seul, aux Indes. Malgré leur taille, de telles miniatures sont des œuvres fortes, intimement liées à des vies passées.

 

Remarque à propos de l’ivoire : au XVIIIe siècle, les portraits miniatures étaient généralement peints sur de fines pièces d’ivoire d'éléphant, remplaçant le parchemin (peau d'animal) utilisé antérieurement. De nos jours, les éléphants sont menacés par le braconnage et la perte de l'habitat, et le commerce d’œuvres comportant de l’ivoire est réglementé par les lois nationales et internationales. Pour préserver notre patrimoine, ces lois font une exception pour les œuvres d’art historiques. L’intérêt pour de telles pièces n’est pas un encouragement au braconnage : si l’ivoire d’éléphant a déjà été un matériau important dans l’art européen, il n’est aujourd’hui plus employé.

 

À lire également, l’article sur Anna Maria, la fille de John Smart, publié le mois dernier.​ ​Partagez cet article et n’oubliez pas de vous abonner à nos infolettres pour connaître les dernières informations et en savoir davantage sur l’art au Canada.​

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