Un visage familier? Claude Mellan révélé

Claude Mellan, Le suaire de sainte Véronique, 1649. Gravure au burin sur papier vélin

Claude Mellan, Le suaire de sainte Véronique, 1649. Gravure au burin sur papier vélin, 49.5 x 37.3 cm. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. Photo : MBAC

Avez-vous déjà vu ce visage? Si elle est particulièrement bien connue pour certains, la tête en suspension, sans corps, peut sembler insolite pour d’autres. Dans le domaine de l’histoire de l’art et de l’art européen en particulier, cette image est légendaire. Pas nécessairement pour qui et quoi elle représente, toutefois, mais pour la manière dont l’artiste – le graveur Claude Mellan (1598–1688) – l’a créée.

Elle est formée d’un seul trait, partant de l’extrémité du nez et se déployant en spirale vers l’extérieur : une authentique prouesse technique en dessin, a fortiori en gravure, où l’on taille une image sur une planche de cuivre à l’aide d’un burin. En variant l’angle du burin et la pression qu’il applique sur celui-ci l’artiste fait ondoyer une ligne circulaire qui, tour à tour, s’élargit et s’amincit de sorte à en faire émerger un visage. Il a ensuite encré cette spirale  longue de 150 mètres, s’assurant de bien nettoyer le reste de la planche pour que seul le visage s’imprime. L’estampe qui en résulte est une image miroir de la planche de cuivre, ce qui signifie que le graveur a dû entailler cette dernière à l’inverse du rendu de l’œuvre finale. Un sillon plus large et qui tourne plus densément a produit des zones plus foncées dans l’image aboutie, faisant apparaître la barbe, les yeux et les cheveux. En revanche, des traits plus superficiels et plus espacés ont produit dans ces zones un effet plus estompé ou de retrait. La juxtaposition des surfaces plus sombres et plus claires donne au visage sa tridimensionnalité.

Claude Mellan, Le suaire de sainte Véronique (détail), 1649. Gravure au burin sur papier vélin

Claude Mellan, Le suaire de sainte Véronique (détail), 1649. Photo : MBAC

Cette estampe virtuose à taille unique de 1649, intitulée Le suaire de sainte Véronique, est le morceau de bravoure de Claude Mellan. Elle propose un paradoxe artistique et religieux qui élève l'art de la gravure. L’œuvre ne présente pas un visage en soi, mais une pièce de tissu dont on dit qu’une femme prénommée Véronique a essuyé le visage de Jésus en route vers sa crucifixion. Dans la tradition chrétienne, cette étoffe conservant l’image du visage de Jésus, à la manière d’une impression, est considérée comme une relique sainte. Connu comme le suaire ou voile de sainte Véronique, ou encore la Vera Icona [L’image vraie], ce morceau de tissu tire son importance de la croyance selon laquelle il ne s’agit pas d’une représentation faite à la main, mais plutôt d’une empreinte véritable laissée par le visage de Jésus. En créant ce suaire d’illusion grâce à un authentique tour de force technique, Mellan rend hommage à la tradition religieuse et visuelle tout en revendiquant son art.

Les inscriptions latines sur l’estampe de Mellan en sont une affirmation. En gravant « FORMATUR UNICUS UNA » (« le seul et unique né de la seule et unique ») en bas du voile, Mellan trace un parallèle entre Jésus – ou, dans la tradition chrétienne, le seul et unique fils né de la seule et unique Vierge Marie – avec sa propre création, qui est la seule et unique image du visage de Jésus réalisée à partir d’un seul et unique trait. Sous le suaire, l’expression « NON ALTER » (« Qui ne peut être imité ») met l’accent, d’un côté, sur la nature unique de Jésus et, de l’autre, sur l’habileté technique hors pair de Mellan. Même la signature de l’artiste participe de l’importance de son statut : « C. Mellan G. P. ET F. IN AEDIBUS REG 1649 » signifie « Claude Mellan Gallicus (ce qui veut dire le Français) a peint et créé ceci au palais du roi (le Louvre) en 1649 ».

Claude Mellan, Claude Mellan. Autoportrait, 1635. Gravure au burin sur papier vergé crème

Claude Mellan, Claude Mellan. Autoportrait, 1635. Gravure au burin sur papier vergé crème, 23.9 x 16.1 cm. Don de Gilbert L. Gignac, Ottawa, 2019. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. Photo : MBAC

De son vivant, Mellan va gagner la confiance et l’admiration de grands mécènes et d’artistes influents, notamment de Gian Lorenzo Bernini (1598–1680), dit Le Bernin, le grand sculpteur de l’époque baroque. Si l’on connaît peu de choses de la vie de Mellan, sa vaste production et son réseau social étendu, fruits des nombreuses et prestigieuses commandes qu’il reçoit, font de cet artiste une figure centrale de l’âge d’or de la gravure française.

Claude Mellan, Virginia da Vezzo, 1626. Gravure au burin sur papier vergé crème, 27.5 x 28.8 cm.; Girolamo Frescobaldi, après 1643. Gravure au burin sur papier vergé crème, 25 x 20.1 cm.; et Charles I de Créquy, duc de Lesdiguières, 1633. Gravure au burin sur papier vergé crème, 24.2 x 19.2 cm. Don de Gilbert L. Gignac, Ottawa, 2019. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. Photo : MBAC


Mellan étudie d’abord à Rome avec le peintre Simon Vouet (1590–1649), qui accède à la notoriété en Italie avant d’être rappelé en 1627 dans sa France natale par le roi Louis XIII, qui en fait son peintre attitré. Vouet encourage Mellan à se concentrer sur le portrait. De retour à Paris en 1637, le graveur acquiert une renommée qui lui vaut dès lors des commandes de personnages influents, séduits en particulier par ses portraits élégants et naturels, genre qui représente le quart de sa production en gravure. Parmi les nombreux exemples à l’exécution remarquable, on notera les effigies du cardinal Jules Mazarin, de l’astronome et savant Nicolas-Claude Fabri de Peiresc et de la peintre Virginia da Vezzo, épouse de Vouet. Les portraits gravés de Mellan, ainsi que ceux de l’autre grand graveur français de portraits du XVIIe, Robert Nanteuil (1623–1678) – dont le Musée possède de nombreux exemples – constituent un véritable bottin mondain de la France de ce siècle.

Claude Mellan, La mort d'Adonis, v. 1662. Gravure au burin sur papier vergé crème

Claude Mellan, La mort d'Adonis, v. 1662. Gravure au burin sur papier vergé crème, 21.9 x 30.5 cm. Don de Gilbert L. Gignac, Ottawa, 2019. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. Photo : MBAC

D’une façon jusqu’alors inédite, les portraits de Mellan allient maîtrise technique du burin et compréhension intrinsèque du modèle. C’est à l’époque de Mellan et Nanteuil que l’art de l’estampe gagne ses lettres de noblesse et est dissocié des arts mécaniques, Louis XIV stipulant en 1660 dans son édit de Saint-Jean-de-Luz que tous les graveurs français peuvent dorénavant se prévaloir des privilèges accordés aux autres artistes. On peut supposer l’impact qu’a eu le Suaire de sainte Véronique à trait unique de Mellan sur cette apothéose de l’art de la gravure.

Compte tenu de la renommée de l’œuvre, il n’est pas surprenant qu’une épreuve de cette estampe ait été acquise par le Musée des beaux-arts du Canada en 1916, dans les débuts de sa collection d’estampes. Ce qui est étonnant, par contre, c’est que le Suaire n’ait dans le siècle qui suivi été rejoint que par deux autres gravures de l’artiste (dont la production a dépassé les 400) : les portraits de Michel de Marolles (1648), acheté en 1921, et d’Henriette-Maria de Buade Frontenac (1641), acheté en 1985.

Claude Mellan, Les Satyres / Les Moqueurs, date inconnu et Les remords de Saint Pierre, 1687. Des gravures au burin sur papier vergé beige

Claude Mellan, Les Satyres / Les Moqueurs, date inconnu. Gravure au burin sur papier vergé beige, 25.4 x 20.1 cm. et Les remords de Saint Pierre, 1687. Gravure au burin sur papier vergé beige, 43.5 x 30.1 cm. Don de Gilbert L. Gignac, Ottawa, 2019. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. Photo : MBAC

Grâce au don récent d’un ensemble important et représentatif de plus de 80 estampes de Mellan, le Musée peut maintenant s’enorgueillir de compter parmi les plus grandes collections publiques des œuvres de ce graveur en Amérique du Nord, à savoir le Museum of Fine Arts à Boston, le Metropolitan Museum of Art à New York et la National Gallery of Art à Washington, D.C. Les pièces du Musée couvrent maintenant toute la carrière de l’artiste, de ses débuts à Paris puis à Rome, jusqu’à son retour dans la capitale française et aux dernières années de sa vie et cette dernière gravure réalisée à l’âge vénérable de 89 ans (Les remords de saint Pierre, 1687).

Claude MellanClaude Mellan, Thèse de philosophie de Guillaume de Longueil , inconnu. Gravure au burin sur papier vergé crème

Claude Mellan, Thèse de philosophie de Guillaume de Longueil, inconnu. Gravure au burin sur papier vergé crème, 44.2 x 58.9 cm. Don de Gilbert L. Gignac, Ottawa, 2019. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. Photo : MBAC

Le don inclut tous les différents genres et sous-genres que Mellan a pratiqués – histoire, mythologie, allégorie et portrait – ainsi que des illustrations de sculptures antiques célèbres et des thèses gravées. Combinant généralement plusieurs grandes planches,  ces dernières étaient commandées par des étudiants en voie de diplomation et destinées à annoncer le lieu et l’heure de leur soutenance publique ainsi que les grands arguments et conclusions de leur thèse. En raison de leurs dimensions et de la difficulté de les entreposer, ces estampes sont rarement parvenues jusqu’à nous. Nous avons la chance d’avoir, dans les pièces données au Musée, une des deux planches de la Thèse de philosophie de Guillaume de Longueil et deux des trois planches de la Thèse de théologie d’Antoine Talon.

Claude Mellan, La pleine lune, 1635. Gravure

Claude Mellan, La pleine lune, 1635. Gravure, 24.8 x 21.7 cm. The Metropolitan Museum of Art, New York. Collection Elisha Whittelsey, Fond Elisha Whittelsey, 1960 (60.634.36) Photo : www.metmuseum.org

Un jour, peut-être, une bonne étoile conduira-t-elle jusqu’à notre collection l’une des estampes des Trois phases de la Lune, réalisée par Mellan en 1637. Basées sur des dessins faits à Aix-en-Provence en 1636 lors de l’observation de cet astre au télescope (inventé moins de trente ans auparavant), ces représentations avant-gardistes et intimistes, tels des portraits lunaires, sont le rêve de tout conservateur d’estampes.

 

Pour connaître la liste complète des œuvres de Claude Mellan et Robert Nanteuil dans la collection du Musée des beaux-arts du Canada, consultez la collection en ligne. Partagez cet article et abonnez-vous à nos infolettres pour demeurer au courant des derniers articles, expositions, nouvelles et événements du Musée, et en apprendre plus sur l’art au Canada.

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