Va-et-vient d’été : les voyageurs emblématiques d’Alex Colville

Alex Colville, Vers l'Île-du-Prince-Édouard, 1965. Émulsion à l'acrylique sur masonite, 61.9 x 92.5 cm. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa © MBAC Photo: MBAC

L’été tire sa révérence, son étreinte chaleureuse se desserre. L’automne s’installe comme une réalité importune, bouleversant tout, dévastation avant l’hiver. On fait ses bagages pour quitter sa villégiature, ce lieu où l’on a aimé sentir le soleil sur la peau, l’herbe sous les pieds, l’eau à l’occasion d’un plongeon dans la rivière, le lac, l’océan. On se retourne sur cet endroit qui incarne tout ce que l’été peut être, puis on le remise au loin pour une autre année.

Cette impression d’été brille de tout son éclat dans Vers l’Île-du-Prince-Édouard, tableau peint en 1965 par Alex Colville et dans la collection du Musée des beaux-arts du Canada. À cette époque, le peintre, sa femme Rhoda et leurs quatre jeunes enfants vivent à Sackville, au Nouveau-Brunswick, où l’artiste a pris récemment sa retraite de professeur à la Mount Allison University pour se consacrer entièrement à son art.

Le bateau représenté dans la peinture est le M.V. Abegweit, le plus célèbre des traversiers faisant la navette entre Cap-Tourmentin, au N.-B., et Borden, à l’Î.-P.-É., jusqu’à l'inauguration du pont de la Confédération en 1997. Le tableau est une étendue de ciel bleu et d’eau calme encadrant une femme, directement en vis-à-vis du spectateur, dont le visage est en partie caché par les jumelles à travers lesquelles elle observe. Rares sont les peintures à vous renvoyer aussi intensément le regard, dans lequel on peut sentir l’agréable anticipation d’un voyage vers une résidence d'été. Si nous savons par le « Vers » du titre que les Colville se rendaient à l’Î.-P.-É., en cette période actuelle de l’année chacune et chacun d’entre nous peut facilement imaginer la mélancolie inévitable quand son propre lieu de vacances, et l’été lui-même, s’évanouiront une fois de plus dans le lointain.

Alex Colville, Salon, 1999–2000. Acrylique sur masonite, 41.8 x 58.5 cm Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa © A.C.Fine Art. Photo: MBAC

Début 1997, au moment d’une entrevue accordée par Colville dans la maison de Wolfville, en Nouvelle-Écosse, Vers l’Île-du-Prince-Édouard est alors une œuvre culte et Colville jouit d'une réputation internationale. Leur maison est celle où Rhoda a grandi et, à l’image de l’artiste, elle a de l’âge, mais est encore bien droite et solide, elle a fière allure. Colville est installé dans une bergère, dans une pièce doucement baignée par la lumière déclinante d’un après-midi printanier, en dessous d’une affiche de La jeune fille à la perle, de Vermeer. Il parle d’un retour sur l’« Abby » [M.V. Abegweit] pour y mesurer les bastingages, les bancs, les canots de sauvetage et tous les autres éléments nécessaires à ses compositions rigoureuses.

La femme dans Vers l’Île-du-Prince-Édouard n’est nulle autre que Rhoda, son modèle de prédilection (ils seront mariés pendant 70 ans), et il est l’homme que l’on voit en partie derrière elle. Il se rappelle avoir déjà entendu par hasard un individu qui regardait le tableau s’agiter parce que la femme l’empêchait de voir l’homme dans la peinture, ce qu’il considérait comme irrespectueux. Colville, dérouté, avoue que l’idée ne lui avait jamais traversé son esprit quand il a réalisé le tableau. Le positionnement semble être l’incarnation de ce qu’il dépeint au conservateur Patrick Laurette en 1980 comme un contraste entre « le regard scrutateur de la femme » et l’approche « stupide et passive » de celui de l’homme. « La femme voit, j’imagine », dit-il à cette occasion, « et pas l’homme ».

Alex Colville, Femme, homme et bateau, 1952. Tempéra avec glacis sur masonite, 32.3 x 51.3 cm. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa © A.C. Fine Art. Photo: MBAC

L’homme fâché n’a pas saisi une vérité élémentaire que l’on trouve dans nombre des peintures de Colville, y compris dans Vers l’Île-du-Prince-Édouard. Ces œuvres traitent de l’espace essentiel entre les corps sous emprise mutuelle, comme des corps célestes qui tournoient harmonieusement sous l’effet de la gravité des autres. Cet « espace intermédiaire » si important revient sans cesse dans l’œuvre de Colville. C’est le cas notamment dans les tableaux Femme, homme et bateau et Salon, réalisés respectivement 13 ans avant Vers l’Île-du-Prince-Édouard et 35 ans plus tard, qui montrent l’homme et la femme (de nouveau Rhoda et Alex) légèrement éloignés, toujours un peu à part, et pourtant inséparables. Ils sont indépendants et pourtant, ils ne font qu’un.

Il y a des lieux qui nous semblent faire partie de nous, qui cartographient la géographie de nos souvenirs. Peut-être un endroit familier quand nous étions enfants, ou encore une destination où nous avons toujours rêvé de nous prélasser par de chaudes journées d’été. Le voyage vers ce lieu fait monter l’euphorie du dernier virage, de la dernière côte avant de l’apercevoir, à moins que ce ne soit depuis le pont supérieur d’un traversier. Ce sentiment est si fort que même quand il est temps d’entreprendre le trajet du retour, votre villégiature estivale est toujours en vous, contribuant à réchauffer votre cœur pour les jours qui s’annoncent.

 

Pour l'information sur les œuvres de Alex Colville dans la collection du Musée des beaux-arts du Canada, consultez la collection enligne. Partagez cet article et abonnez-vous à nos infolettres pour demeurer au courant des derniers articles, expositions, nouvelles et événements du Musée, et en apprendre plus sur l’art au Canada.

Partager cet article: 

À propos de l'auteur