Visions du monde

Victoria Mamnguqsualuk, Qiviuq, enfuis-toi! disent les têtes, 1969. Dessin, Mine de plomb sur papier vélin

Victoria Mamnguqsualuk, Qiviuq, enfuis-toi! disent les têtes, 1969. Mine de plomb sur papier vélin, 48.4 x 60.9 cm. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. © Curateur Public, Nunavut, Succession Victoria Mamnguqsualuk Photo : MBAC

L’art inuit peut décrire des transformations fascinantes, des créatures surnaturelles et de belles légendes effrayantes, autant que des représentations pratiques et paisibles de la vie quotidienne. Pour nous, Inuits, tous les dessins et gravures sont une expression de la façon dont nous considérons les mondes qui nous entourent, tant cachés qu’exposés. Ils sont un prolongement précieux de notre riche tradition de narration. Dans les quatre images présentées ici, nous creusons un peu plus profondément pour comprendre l’histoire derrière l’œuvre.  

Victoria Mamnguqsualuk, la fille de la célèbre artiste Jessie Oonark, est bien connue pour ses dessins et gravures. Dans sa composition de 1969, Qiviuq, enfuis-toi! disent les têtes, un homme gît au centre, inconscient. Sans la présence étrange de cinq têtes sans corps qui crient un avertissement, on aurait l’impression que l’homme dort calmement. Une grande femme, Iguptarguaq (abeille géante), est à l’entrée de l’habitation, brandissant un ulu. Cet ulu ne sert pas à dépouiller des phoques ou à découper le maktaaq (muktuk), le repas traditionnel de peau et de gras congelé. Le ventre d’Iguptarguaq a plutôt faim de chair humaine. Les têtes, avec leurs expressions presque drôlement sereines, préviennent Kiviuq, notre cher héros des légendes inuites : « Tu vas finir comme moi si tu ne pars pas! Va-t’en! Va-t’en! »

Selon l’histoire qui a été transmise au fil des millénaires, quand il s’approche de la tente d’Iguptarguaq, Kiviuq perd connaissance à la vue de mains humaines mises à bouillir dans une casserole. Il a tellement peur qu’il ne peut bouger ou parler. Iguptarguaq le porte alors sur sa plateforme de couchage et le laisse là pour chercher plus de bois pour le feu, car elle a l’intention de le tuer, puis de le cuisiner afin de le manger. Grâce aux ferventes mises en garde des esprits décapités, Kiviuq réussit, sans perdre la tête, à s’enfuir en courant rapidement hors de la tente et à s’échapper dans son qajaq (kayak).

Kunugusiq Nuvaqirq, La famille au lit, 1988. Eau-forte et pochoir sur papier vélin

Kunugusiq Nuvaqirq,La famille au lit, 1988. Eau forte et pochoir sur papier vélin, 35.6 x 25.5 cm. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. Photo : MBAC

Dans une scène plus tendre, gravée dans un rouge léger, le spectateur est invité à regarder une famille sur le point de s’endormir. Le père et la mère sont à droite, pendant que leurs nombreux enfants (et peut-être un aïeul) sont entassés à gauche. Ce moment calme et intime est bien connu par de nombreux Inuits, tant maintenant que par le passé. En inuktitut, nous avons un mot précis qui signifie partager un lit avec quelqu’un : tutik. Se blottir ainsi permet de se garder au chaud, et parfois, c’est une question pratique, parce que dans une tente, un iglou ou une cabane il n’y a souvent pas assez de place pour dormir séparément. Dans La famille au lit, l’artiste Kunugusiq Nuvaqirq rend parfaitement la douce nostalgie et la convivialité du fait de dormir les uns à côté des autres à l’extérieur au camp ou dans la nature. 

Ruth Qaulluaryuk, Des centaines et des centaines, des hardes de caribous, 1975. Gravure sur pierre sur papier japon vergé

Ruth Qaulluaryuk, Des centaines et des centaines, des hardes de caribous, 1975. Gravure sur pierre sur papier japon vergé, 63.3 x 94 cm. Don du ministère des Affaires indiennes et du Nord canadien, 1989. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. © Ruth Qaulluaryuk Photo: MBAC

Originaire de la région de Back River dans les Territoires du Nord-Ouest, Ruth Qaulluaryuk s’installe à Baker Lake au début des années 1970. Sa charmante illustration en noir et blanc du troupeau de caribous de Qamanirjuaq dans son estampe de 1975, Des centaines et des centaines, des hardes de caribou, est un hommage merveilleux à une époque d’abondance. Comme on ne voit aucun chasseur et que les tuktuit (caribous) semblent brouter et trottiner en paix, cette œuvre pourrait être une image de l’arrivée de la première harde. La tradition parmi les chasseurs inuits est de laisser passer les chefs de harde, ce qui exige beaucoup de retenue et de patience, particulièrement en période de disette. Les chasseurs évitaient d’abattre ces chefs afin d’assurer la migration continue des tuktuit tout au long de la saison de la chasse automnale, et d’ainsi garantir une future récolte réussie. L’artiste, qui a connu des temps difficiles quand la rareté de nourriture menait à la famine, la maladie et la mort, nous montre la beauté de l’abondance et l’arrivée spectaculaire des animaux qui alimentent les Inuits.

Jessie Oonark, Sans titre (Deux femmes et un homme avec seaux et écope), v. 1966–69 Crayon-feutre de couleur et mine de plomb sur papier vélin, imprimé en turquoise

Jessie Oonark, Sans titre (Deux femmes et un homme avec seaux et écope), v. 1966–69 Crayon-feutre de couleur et mine de plomb sur papier vélin, imprimé en turquoise, 29 x 45.7 cm. Don de Boris et Elizabeth Kotelewetz, Baker Lake (Nunavut), 2006. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. © Curateur Public, Nunavut, Succession Jessie Oonark Photo: MBAC

Le dessin intitulé Sans titre (Deux femmes et un homme avec seaux et écope) de Jessie Oonark date de la même époque que celui de sa fille sur Kiviuq et l’abeille. L’utilisation éthérée de la couleur et la capacité de transférer la puissance spirituelle sur la page sont plutôt uniques à Oonark. Les portraits que fait l’artiste de la vie des Inuits, tant pratique que magique, constituent des legs précieux des temps anciens, ainsi que des portails qui y donnent accès. Dans cette œuvre, trois personnages semblent paisiblement concentrés sur leur travail, lévitant rêveusement dans un brouillard turquoise pendant qu’ils remplissent leurs seaux d’eau fraîche. Les deux femmes portent un amautiit (parka) à capuchon et longs pans, ou akuq, le costume traditionnel des Inuites. L’homme, dans un vêtement plus simple, regarde calmement vers le spectateur. Oonark capte ici la tâche simple, mais importante, d’aller chercher de l’eau pour boire, laver et cuisiner, et ce d’une façon presque surnaturelle. Avec cette impression en turquoise, c’est comme si les figures se matérialisaient à partir de l’eau elle-même.  

Les images explorées dans cet article pointent toutes vers une sensibilité qui est indéniablement inuite. Bien qu’elles soient merveilleusement diverses dans leur expression, elles constituent un récit remarquable dans un seul cadre. Chaque œuvre illustre brillamment la richesse de notre culture et les histoires que nous partageons.  

 

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Ces œuvres, et d’autres pièces d’artistes inuits, sont présentées dans la salle A111a du Musée des beaux-arts du Canada. Partagez cet article et abonnez-vous à nos infolettres pour demeurer au courant des derniers articles, expositions, nouvelles et événements du Musée, et en apprendre plus sur l’art au Canada.

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