Votre collection : Chinook, de Fiona Banner


 

Fiona Banner, Chinook (2013), film 16 mm reporté sur vidéo à haute définition, 10 min 14 sec. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. Acheté en 2015

Les premières images de Chinook (2013), une vidéo de 10 minutes signée Fiona Banner, présentent le décollage d’un hélicoptère Chinook au Salon international de l’aéronautique de Waddington, en Grande-Bretagne. Au son des acclamations et des applaudissements de la foule, le pilote réalise une série de figures de voltige aérienne telle qu’il est difficile de quitter des yeux le tournoiement des rotors qui plongent et virevoltent dans le ciel. Le spectacle semble séduire le public du Salon tout comme il semble séduire celui de la vidéo présentée au Musée des beaux-arts du Canada [MBAC] – du moins jusqu’au moment où les couleurs et les tonalités du film se modifient, laissant planer la possibilité que l’hélicoptère puisse représenter une vision plus sombre.

Comme l’explique Jonathan Shaughnessy, conservateur associé de l’art contemporain au MBAC : « Chinook nous prend au piège : nous devons comprendre ce qu’une chose peut représenter – un avion militaire étant un engin de guerre – mais le Chinook est aussi un incroyable exploit d’ingénierie et de technologie humaine. Banner veut attirer notre attention sur la façon dont nous tenons pour acquis le complexe industriel militaire qui fait partie de notre quotidien et de nos bulletins de nouvelles, et sur le fait qu’il participe de la plus remarquable des réalisations humaines, mais sans oublier les conséquences les plus dévastatrices de ces réalisations. »

Fiona Banner exprime toutes ces idées de façon convaincante. Née en 1966 à Merseyside, en Angleterre, elle a figuré sur la liste restreinte des lauréats du prix Turner en 2002. En 2010, elle a obtenu la commande Duveen Hall de la Tate Britain et installé deux avions de chasse britanniques mis hors service dans les espaces publics du musée. Ses créations des vingt dernières années explorent les liens entre la guerre et sa représentation populaire qui, surtout dans les films hollywoodiens, soumet les conséquences de la violence à des critères d’héroïsme et de séduction. Selon Jonathan Shaughnessy, Chinook est un remarquable aboutissement de ce thème central de la démarche de l’artiste.

The Nam (1997), une œuvre ancienne de Fiona Banner qu’elle-même décrit comme « un feuilletoscope de mille pages de texte seulement », renferme des descriptions exhaustives de six films populaires de Hollywood traitant de la guerre du Vietnam (Full Metal Jacket, Voyage au bout de l’enfer, Apocalypse Now, Né un 4 juillet, Hamburger Hill et Platoon). Fusionnant ces histoires, l’artiste a créé ce qui pourrait être vu comme le script de « d’un super-film de 11 heures ». En 2004, elle a produit All the World’s Fighter Plane [Tous les avions de chasse du monde], un autre livre d’artiste qui, comme le suggère son titre, comprend uniquement des images découpées des modèles d’avions militaires en service cette année-là.

Fiona Banner explique sa fascination pour le sujet dans le catalogue de l’exposition de mi-carrière que lui a consacré The Power Plant Contemporary Art Gallery de Toronto en 2007.  Dans ce catalogue intitulé Fiona Banner: The Bastard Word qui réunit aussi bien des dessins à la mine de plomb et des projections vidéo que des sculptures, des livres et des œuvres au néon, elle qualifie ses avions de chasse de « sensuels » et affirme : « Les choses sensuelles nous permettent de dire quelque chose sur la nature de la brutalité, sur notre relation à la violence. Les images ont un caractère intime, mais leur représentation dans les bulletins de nouvelles, dans la presse, est plutôt intime, domestique, même si ça ne semble souvent pas être le cas. » [Trad.] Et elle ajoute : « J’essayais simplement de comprendre pourquoi ces images, quand ont les voit dans les médias, sont si fascinantes, et souvent belles, alors qu’elles représentent quelque chose de répugnant. […] les avions [des dessins au crayon] ressemblent à des oiseaux ou à quelque chose de naturel, et pourtant ils représentent l’anti-nature. » [Trad.]  

Jonathan Shaughnessy met en relief une scène de Chinook à l’appui de cette thèse. Vers la fin des démonstrations aériennes, le présentateur du Salon demande à l’hélicoptère de saluer, ce qu’il fait. Or cette image d’un hélicoptère se comportant comme un artiste de scène ou comme un animal de cirque est « troublante », selon lui, car elle conduit à l’anthropomorphisme de la machine de guerre devenue une création à la fois plaisante et attachante, pour le plus grand plaisir de la foule. 

Chinook est projeté dans la section de l’art contemporain du Musée des beaux-arts du Canada, au 2e étage.

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