Votre collection : Deux chandeliers (v. 1560–1580) par Jean de Court (actif v. 1555–1585)

  

Jean de Court, Deux chandeliers (v. 1560–1580), émail sur cuivre, 25,4 x 19,1 cm chacun. MBAC

Ces magnifiques chandeliers sont probablement l’œuvre de l’atelier du peintre émailleur Jean de Court. Malheureusement, on ignore presque tout de Jean de Court ou d’une activité familiale qui serait réputée pour ses émaux fins.

Les deux chandeliers portent la marque « IC », généralement associée à l’atelier de la famille de Court à Limoges, en France. Celui-ci a existé pendant plusieurs générations, du milieu du XVIe siècle au début du XVIIe. On peut déduire, d’après la qualité et le style de ces chandeliers, qu’ils datent de la deuxième partie du XVIe siècle, alors que l’atelier était à son apogée.

Limoges était un centre important pour le travail de l’émail depuis le Moyen-âge. L’artisan appliquait une pâte de matière vitreuse finement pulvérisée sur du cuivre, puis chauffait celui-ci jusqu’à ce que la poudre se fixe au métal. Si les premiers artistes émailleurs devaient manipuler le métal, le graver ou le souder avec un autre pour créer des « cavités » sur lesquelles se fixait la matière vitreuse, dès le début du XVIe siècle, des progrès matériels et techniques permettaient aux créateurs de l’époque de « peindre » avec l’émail. Ce résultat est une œuvre aux détails délicats qui rappelle une huile sur toile plutôt que du verre sur métal.

L’ornement d’un des chandeliers évoque les douze travaux d’Hercule, celui de l’autre, des dieux et déesses de la Grèce antique. Sur la large bobèche destinée à recueillir la cire qui s’écoule des bougies se trouvent des scènes de jeunes enfants dans une sorte de procession, jouant d’instruments, portant des drapeaux, et ainsi de suite, avec quelques putti pour faire bonne mesure. La surface de chaque chandelier est intégralement décorée, notamment avec des masques, des têtes de chérubins, des fruits, des guirlandes, des marmousets et des bêtes fantastiques. Et tout ceci, sur des objets mesurant 25 cm de haut, aux dimensions parfaites pour une table, et conçus pour être admirés de près.


 

Jean de Court, Deux chandeliers (détail), v. 1560–1580, émail sur cuivre, 25,4 x 19,1 cm chacun. MBAC

Le style décoratif et les sujets sont typiques du goût français de l’époque : délicat, ornementé et inventif. L’origine de cette esthétique particulière se trouve dans l’art italien de la même période, adapté, dans ce cas, aux canons en vigueur à la cour de France. Les Français avaient un penchant pour les objets luxueux et une iconographie complexe, et appréciaient les références à la mythologie classique et à l’art antique. Inutile de chercher ici une symbolique plus complexe : le thème était à la mode et aura été facilement compris par les amateurs d’art éclairés de l’époque.

Fait intéressant, durant la Renaissance et le Baroque, la gravure joue un rôle essentiel dans la diffusion de styles artistiques et de motifs individuels à travers l’Europe. Elle contribue à créer une forme de culture commune et internationale, dans laquelle les dernières créations de Rome ne tardent pas à atteindre Paris ou Anvers. Dans le cas qui nous occupe, le chandelier aux travaux d’Hercule reproduit des estampes du graveur allemand Heinrich Aldegrever. Celui aux dieux et déesses copie possiblement des estampes de Léonard Thiry, artiste flamand qui a travaillé à Fontainebleau pour la cour de France. Les processions d’enfants s’inspirent directement des estampes du « Maître au dé », artiste inconnu qui travaillait à Rome pour Marcantonio Raimondi, graveur de prédilection de Raphaël. En tout, un mélange de modèles, certains étrangers, d’autres locaux, tous à portée de main dans une ville française de province.


 

Jean de Court, Deux chandeliers (détail), v. 1560–1580, émail sur cuivre, 25,4 x 19,1 cm chacun. MBAC

On peut déduire du nombre de chandeliers par de Court aux ornements très semblables, qui sont parvenus jusqu’à nous, que la thématique devait être populaire. La paire qui appartient au Musée des beaux-arts du Canada (MBAC) a fait surface en 1862, lorsqu’elle a été prêtée par sir Anthony de Rothschild au Victoria and Albert Museum pour une exposition. 

Au cours du XIXe siècle et au début du XXe, les émaux français comme ceux-ci étaient très recherchés. Des collectionneurs passionnés s’arrachaient les petits objets de luxe du Moyen-âge et de la Renaissance comme les ivoires, pierres précieuses taillées, bijoux, statuettes, manuscrits enluminés, etc., engouement pour lequel les Rothschild étaient réputés.

En 1930, cette paire de chandeliers s’est retrouvée dans une collection new-yorkaise, ce qui laisse à penser que l’appétit européen pour ce type d’objet s’était transmis aux grands collectionneurs américains. Le MBAC les a achetés en 1979.

On trouve des paires de chandeliers très similaires par « IC », dans la Frick Collection, au Metropolitan Museum et au British Museum, ce qui atteste de la popularité non démentie de ces pièces d’un grand raffinement. À la différence d’une huile, le métal émaillé conserve sa couleur sans faner, ce qui a inspiré au poète français Théophile Gautier dans un sonnet cette description de l’émail : « tel que l’ambre une fleur ». Et effectivement, les émaux de Jean de Court continuent de briller dans les collections de musées du monde entier, aussi vifs aujourd’hui qu’ils l’étaient lors de leur création il y a plus de 400 ans.

On peut voir les chandeliers de de Court dans la partie des salles d’art européen consacrée à la Renaissance au Musée des beaux-arts du Canada.

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