Votre collection : deux chefs-d’œuvre cubistes de Georges Braque et Lioubov Popova

En visitant les salles d’art moderne européen, on aperçoit un tableau discret du peintre français Georges Braque intitulé Le verre d’absinthe (1911). Cette toile ovale témoigne d’une des évolutions les plus dynamiques de l’art moderne, par laquelle sculpteurs et peintres ont remis en question la notion habituelle du rendu de l’illusion spatiale.

Braque, en quête, avec son ami Pablo Picasso, d’une nouvelle approche, se situe parmi les chefs de file de l’avant-garde. Ensemble, les deux artistes explorent des configurations non spatiales inédites, donnant naissance au cubisme. Ils déconstruisent et réassemblent des objets de la vie quotidienne, comme dans Le verre d’absinthe.

L’absinthe est à la mode en France depuis le milieu du XIXe siècle chez les artistes, qui croient qu’elle joue un rôle dans l’amélioration de la perception sensorielle et la créativité. La liqueur verte est servie avec de l’eau froide et versée lentement dans le verre à travers un cube de sucre posé sur une cuillère à égoutter.

Dans le tableau de Braque, on peine à reconnaître ce procédé complexe. Tous les détails de la composition sont réduits à leurs facettes, à leur tour aplanies et comprimées. Le pied du verre est simplement suggéré par un trait en diagonale; la cuillère et le cube de sucre semblent flotter, disjoints, dans le coin supérieur gauche. Combinée à l’utilisation d’une palette monochrome avec des touches de noir jais et des tons plus chauds, cette surface dense, vibrante, est caractéristique des expériences cubistes de Braque et Picasso autour de 1910–1911.

Fait à noter, Braque a retravaillé cette peinture à de nombreuses reprises avant de la considérer comme définitive. Nous le savons à cause d’une photographie prise dans son atelier en 1911. L’artiste pose sans affectation sur un banc, un accordéon dans les mains. Le verre d’absinthe est bien visible sur le mur du fond, placé parmi un ensemble éclectique d’instruments de musique et de masques africains.

Braque représente souvent des instruments dans ses œuvres et une radiographie du Verre d’absinthe laisse voir un objet oblong, une flûte, peut-être, par-dessus lequel il a peint. La photographie de l’atelier permet également de voir que Braque a encore fait des modifications, l’image du mur se distinguant de la version définitive. On pourrait penser qu’en accrochant la toile, il a pris le temps nécessaire pour en équilibrer parfaitement les éléments et la surface.

Dans un article de 1971 du Hudson Review intitulé « The Varieties of Cubism », l’historien de l’art Charles W. Milliard décrit bien le défi que Braque doit surmonter. Une composition dense, écrit-il, « étoufferait l’image », et une structure « trop incontrôlée » la « laisserait tomber en morceaux. » La photographie de l’atelier révèle la relation mesurée et méditative de Braque à la peinture. En raison de cette histoire unique, Le verre d’absinthe n’est toujours pas encadré aujourd’hui, il est présenté comme dans l’atelier.

 

Liubov Popova, Le pianiste (1914–1915), huile sur toile, 106,5 x 88,7 cm. MBAC

À deux pas de la petite toile ovale de Braque est accrochée une importante pièce cubo-futuriste de la peintre russe Lioubov Popova, Le pianiste (1914–1915). Née dans une riche famille marchande, Popova étudie à Moscou; elle découvre l’art de l’avant-garde parisienne dans l’hôtel particulier de Sergueï Chtchoukine, homme d’affaires russe qui collectionne les peintures les plus récentes de Matisse, Braque et Picasso, entre autres.

Popova étudie à Paris pendant l’hiver 1912–1913, et voyage aussi en Italie en 1915. Si l’artiste adopte l’analyse de la figure humaine propre aux cubistes, elle est également attirée par les rapports spatiaux dynamiques du travail des futuristes italiens. Dans Le pianiste, une toile imposante, ces deux influences sont rassemblées en une remarquable synthèse dont l’analyse prend du temps.

La composition de Popova suit un rythme complexe de facettes acérées et de formes curvilignes qui semblent se lier les unes aux autres. La peintre choisit aussi une palette estompée pour accentuer le traitement en kaléidoscope du personnage et varie sa technique en utilisant, par exemple, un piquetis cubiste à gauche et un motif de peigne à la base pour suggérer le fil du bois. La section brute de la partie supérieure rappelle les expériences cubistes avec des éléments de collage. Cette toile est ainsi représentative de l’observation et de l’adaptation par l’artiste russe des styles d’avant-garde qu’elle connaît de première main.

Le pianiste restera dans la famille Popova jusqu’à la fin des années 1950, quand elle est acquise par un diplomate canadien à Moscou, qui la rapporte au Canada. La peinture de Georges Braque est entrée en 1981 dans les collections nationales depuis la France, la Suisse, l’Angleterre, le Venezuela puis les États-Unis.

 Ensemble, Le verre d’absinthe et Le pianiste représentent une période charnière de l’histoire de l’art. L’œuvre de Braque date de la naissance même du cubisme; celle de Popova, pour sa part, permet de voir l’évolution du style. Les artistes de l’avant-garde comme Braque et Popova déconstruisant et revisitant l’espace et les surfaces physiques, ils préparent en somme le terrain pour les générations suivantes, qui vont encore repousser les limites de la peinture non figurative, tels les expressionnistes abstraits, également bien représentés dans la collection du Musée des beaux-arts du Canada (MBAC), notamment par des pièces de Jackson Pollock, Clyfford Still et Barnett Newman.

Le verre d’absinthe et Le pianiste sont accrochés dans les salles d’art moderne européen du MBAC.

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