Votre collection : La cathédrale de Wells. Une mer de marches, de Frederick H. Evans

  

Frederick H. Evans, La cathédrale de Wells. Une mer de marches (Escalier menant au chapitre et au pont d’accès au clos des vicaires choraux) [1903], épreuve au platine, image: 23,4 x 19,1 cm. MBAC

Né à Londres en 1853, le photographe Frederick H. Evans est d’abord libraire, rue Cheapside, où il est l’ami d’écrivains, artistes et intellectuels comme George Bernard Shaw et Aubrey Beardsley, illustrateur.

Evans, qui s’intéresse depuis longtemps à la science et à la nature, achète en 1883 un appareil pour produire des photomicrographies, des images captées à travers l’oculaire d’un microscope. Sa série sur les coquillages lui vaut en 1887 une médaille de la Royal Photographic Society (RPS) et sa première exposition individuelle a lieu à la RPS trois ans plus tard.

L’année même où il se procure son premier appareil, Evans entreprend une correspondance avec J.J.G. Wilkinson, disciple du mystique suédois Emmanuel Swedenborg. Ceci, ainsi que sa découverte d’œuvres de J.M.W. Turner et Axel Haig sur des cathédrales et des abbayes, influent au début sur Evans dans le choix de sujets.

Evans est immédiatement attiré par l’escalier de la cathédrale de Wells. Ce n’est peut-être pas inusité, quand on lit cette description de l’escalier dans un guide de l’époque : « L’architecture anglaise offre peu de choses comparables à son étrange et impressionnante beauté ». Evans réalise ses premières images de la cathédrale de Wells en 1894, quand il produit une série de 50 plaques de lanterne magique qu’il partage avec son Camera Club. Ce n’est qu’au bout de neuf ans qu’il réussit l’image qui, selon lui, rend le mieux l’essence de l’escalier.

En 1898, Evans abandonne sa librairie et se consacre à la photographie. Tout au long de sa carrière, il demeure résolument adepte de la photographie directe, et ne recourt à aucune des techniques de retouche utilisées à l’époque. Bien qu’il aime essayer de nouveaux angles et explorer la lumière naturelle et ses effets, il évite toute manipulation de l’image réelle. Cette philosophie, il l’articule plus précisément dans ses écrits tardifs, où il définit sa théorie de la photographie comme étant « des épreuves brutes à partir de négatifs bruts ».

Fait intéressant, si Evans refuse toute manipulation du négatif ou de l’épreuve qui en résulte, il n’est pas contre l’idée de transformer l’espace qu’il photographie. Souvent qualifié de perfectionniste et décrit comme le « dernier grand idéaliste », Evans demande à l’occasion aux diacres d’enlever les bancs et les appareils au gaz afin d’obtenir une vue dégagée de l’espace.

Passant souvent des journées complètes dans des villes épiscopales d’Angleterre et de France, Evans approfondit ses connaissances des cathédrales et abbayes, se familiarise avec leur architecture et la façon dont la lumière fait ressortir leurs différentes caractéristiques. À ses yeux, cette dernière confère une qualité spirituelle aux intérieurs ecclésiaux.

En 1905, célèbre pour ses photographies d’architecture, Evans fait un reportage de commande pour le magazine Country Life et représente des châteaux en France et des églises paroissiales en Angleterre. Il fait alors parvenir 60 épreuves de la série au photographe et éditeur américain Alfred Stieglitz, qui publie le travail du Britannique. En 1906, Stieglitz organise également une exposition sur Evans à la Galerie 291 à New York, présentant le photographe anglais et son style à un nouveau public.

La technique préférée d’Evans, tout au long de sa carrière, est l’épreuve au platine. Ce procédé offre la plus vaste gamme de demi-tons, permettant ainsi l’expression pleine et subtile du volume et un rendu nuancé de la lumière. Comme on peut le voir dans La cathédrale de Wells. Une mer de marches, le procédé au platine rappelle les douces tonalités du dessin au crayon et l’exactitude linéaire de l’eau-forte. 

Si l’impression au platine offre une gamme étendue de teintes et résiste mieux à la détérioration, elle est aussi très onéreuse. Avec l’augmentation continue du prix du platine et du papier aux sels de platine, Evans décide d’abandonner la photographie plutôt que de devoir faire des compromis sur la qualité de ses images. Dans les années 1920, sa production diminue pour cette raison, mais aussi à cause de son rejet d’un intérêt nouveau pour l’abstraction en photographie. Cela ne signifie pas qu’Evans laisse tomber entièrement sa technique de prédilection. Bien qu’il choisisse de représenter la nature plutôt que l’architecture, il continue à travailler pendant les années 1930.

La frappante Cathédrale de Wells. Une mer de marches est l’une des quelque 200 photographies d’Evans dans la collection du Musée des beaux-arts du Canada (MBAC). Réalisée en 1903, l’image reproduit l’escalier vers la salle capitulaire de la cathédrale et le  pont menant au cloître du vicaire. Les angles paraissent étranges, la composition est presque abstraite. Evans lui-même la décrit ainsi : 

L’escalier dresse devant nous sa pente raide, et voilà que l’usure extrême de la partie supérieure conduisant au couloir apparaît telle qu’on la voit dans la réalité; une véritable mer de marches. Les centaines de pas ayant posé sur elles au cours des années où l’escalier a rempli son office ont rendu ces marches semblables à des vagues brisées clapotant sur une grève paisible. La magnifique courbe des degrés qui, à droite, montent vers le chapitre est pareille à une lame de fond sur le point de déferler et de se briser en vaguelettes […]

Une mer de marches est considérée comme l’une des plus belles images d’Evans pour cette période. Elle a connu une telle renommée que des clubs de photographes se ruent vers la cathédrale, espérant reproduire la même vue. Des marques sont plus tard creusées dans le sol pour aider les amateurs à installer leur trépied à l’endroit approprié.

L’exemplaire du MBAC entre dans la collection en 2009. Lors de sa présentation aux enchères en mai 2005 chez Sotheby’s de Londres, il est légèrement taché, mais un traitement subséquent a permis de lui redonner son éclat d’origine. Des examens postérieurs n’ont révélé aucun signe d’instabilité actuelle ou potentielle. Seuls deux éléments demeurent du « montage français » d’origine.

Certains photographes contemporains d’Evans ont dénigré son travail, le qualifiant de terne et d’uniforme. Un critique est allé jusqu’à l’accuser d’« exactitude implacablement calculée ». D’autres, toutefois, ont su reconnaître son talent véritable, comme le suggère cette citation de 1903 dans la revue Camera Work : « Il est le maître incontesté de la photographie architecturale et le fait qu’il puisse conférer à ce genre d’images autant de sentiment, de beauté et de poésie lui donne droit de compter parmi les plus grands photographes picturaux du monde. »

La cathédrale de Wells. Une mer de vagues sera présentée dans le cadre de l’exposition Lumineuses et vraies. Les photographies deFrederick H. Evans, à l’affiche au MBAC du 28 mai au 13 septembre 2015.

Partager cet article: 

À propos de l'auteur