Votre collection : L’apparition de la Vierge et de l’Enfant Jésus à saint Dominique (v. 1640–1645) de Bernardo Cavallino

  

Bernardo Cavallino, L'apparition de la Vierge et de l'Enfant Jésus à saint Dominique (v. 1640–1645), huile sur toile, 97,2 x 65,6 cm. MBAC

Malgré un style très original qui mélange des influences italiennes et flamandes, Bernardo Cavallino (1616­–1656) demeure en fait bien peu connu. Nous savons qu’il est né à Naples, qu’il y a probablement suivi sa formation de peintre, et qu’il y est vraisemblablement mort victime d’une épidémie de peste.

On attribue à Cavallino la production de pas moins de 100 tableaux au cours de sa carrière, même si, à l’instar de nombreux grands maîtres, la plupart ne sont pas signés et un seul est daté, ce qui rend le parcours de l’artiste difficile à suivre. Et comme ses œuvres sont pour l’essentiel destinées à des collectionneurs privés, peu de documents sont parvenus jusqu’à nous. La toile au Musée des beaux-arts du Canada (MBAC) n’est pas signée, mais le style et la qualité ne laissent aucun doute sur le fait qu’elle est de lui.

Durant sa courte vie, Cavallino avait acquis une réputation pour ses peintures de petit format, traitant de thèmes religieux ou mythologiques. Le sujet de la toile du MBAC, L’apparition de la Vierge et de l’Enfant Jésus à saint Dominique, était particulièrement en vogue durant la période baroque, et l’on montrait généralement saint Dominique, fondateur de l’ordre des Dominicains et patron des astronomes, agenouillé devant la Vierge Marie et l’Enfant Jésus. La Vierge donne à Dominique un rosaire, grand chapelet que l’on utilise pour la prière, dont l’ordre des Dominicains répandra l’usage. On peut imaginer le propriétaire de la toile la contemplant, rosaire en main.

Mais la version de Cavallino n’est pas une représentation conventionnelle, et le traitement qu’elle a subi à travers les siècles est tout sauf banal.

D’abord, la toile a été coupée par rapport à ses dimensions d’origine. Lorsqu’elle a été peinte, une guirlande florale élaborée entourait l’image centrale. Réalisée par un peintre de l’atelier de Cavallino, ou un artiste indépendant engagé à cette fin, plutôt que par le maître lui-même, la guirlande était sans doute assez imposante et peinte dans un style très différent du reste, presque en trompe-l’œil.

Dans la peinture telle qu’elle existe aujourd’hui, la guirlande touche le bord du tableau, et disparaît même par endroits. Victime de l’évolution des goûts, le chef-d’œuvre de Cavallino a subi de nombreux affronts qui donneraient de l’urticaire à n’importe quel peintre d’aujourd’hui : il a été recadré, surpeint et maladroitement encadré. L’apparition de la Vierge et de l’Enfant Jésus à saint Dominique a été tellement modifié au fil des ans que les conservateurs et restaurateurs du MBAC ont eu bien du mal à se faire une idée précise de l’aspect d’origine du tableau.

L’image centrale apparaît à travers une ouverture irrégulière, censée en souligner la dimension onirique, comme si des nuages s’étaient dissipés pour révéler la scène sacrée à l’intérieur. Cette ouverture à la forme étrange, cependant, et surtout la guirlande de fleurs, ont dû déranger les propriétaires passés, parce qu’à un moment donné cette dernière a été entièrement camouflée, transformant radicalement l’œuvre.

Lorsque L’apparition de la Vierge et de l’Enfant Jésus à saint Dominique a été mise en vente lors d’enchères en 1978, la toile était en piteux état. Une partie de la surpeinture qui recouvrait les fleurs avait été retirée, mais pas partout. Le marchand qui en a fait l’acquisition a nettoyé assez correctement le reste de la peinture de recouvrement; cependant, il n’en demeurait pas moins avec une œuvre assez gauchement tronquée.

Lorsque le MBAC a acquis le tableau en 1981, il s’est retrouvé devant un dilemme. De quelle façon le présenter le plus à son avantage ? À l’époque, il fut décidé que la meilleure solution consistait à commander un nouveau cadre qui dissimulerait la guirlande de fleurs.

Le MBAC dissimulait donc ainsi tous les éléments posant problème, pour arriver à une composition ovale plus conventionnelle. Ce choix reposait en partie sur un doute à propos des fleurs : étaient-elles d’origine ? Et si oui, elles n’avaient certainement pas été peintes par Cavallino lui-même. Il y avait aussi le fait que l’essentiel de la guirlande avait été perdu lors du recadrage de la toile.

Il y a quelques années, toutefois, conservateurs et restaurateurs ont à nouveau étudié l’œuvre de près. Comme il s’est avéré que les fleurs étaient d’origine, ils en sont venus à la conclusion qu’il était inapproprié de cacher cet important élément de l’histoire du tableau, et ont retiré le cadre dissimulant la guirlande. Le résultat est une image plus « fragmentaire » et étrange, mais c’est une approche qui se veut plus respectueuse d’une œuvre au parcours difficile, et qui permet au public à la fois d’apprécier l’effet d’origine et de comprendre les changements irréversibles ayant marqué la toile au fil du temps.

Outre l’intervention humaine, celle-ci a également quelque peu souffert du passage des années. Le ciel, par exemple, devait être d’un bleu vif lorsqu’il a été peint. Cavallino s’est servi de bleu de safre, pigment connu pour son instabilité obtenu à partir de verre finement broyé. Malgré l’évolution des couleurs, la maîtrise de Cavallino est toujours apparente dans l’utilisation de la lumière, le traitement des drapés et le rendu à forte charge émotive de la scène.

À cause du mystère qui entoure la vie de Cavallino et la difficulté de repérer ses œuvres à travers le temps, nous ne savons pas grand-chose de l’histoire de ce tableau avant le début du XXe siècle, quand il a quitté l’Italie. Acheté par une famille anglaise, il a été vendu aux enchères par un de ses descendants en 1978, acheté par un marchand, avant d’être acquis par le MBAC en 1981.

On peut voir L’apparition de la Vierge et de l’Enfant Jésus à saint Dominique de Bernard Cavallino aux côtés d’autres œuvres du XVIIe siècle dans les salles d’art européen donnant sur l’Atrium.

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