Votre collection : le « dernier surréaliste » et son mentor

 

Jean Benoît, Les quatre trèfles à quatre feuilles ou Hommage à Seurat (1948), huile sur toile, 175,5 x 127 cm. MBAC

Pour une œuvre éclectique qui va de la peinture à la performance en passant par la sculpture, où se côtoient le banal et le macabre, Jean Benoît a parfois été surnommé le « dernier surréaliste ».

Au premier abord, son tableau Les quatre trèfles à quatre feuilles ou Hommage à Seurat (1948) ressemble à un nombre vertigineux de minuscules traits de pinceau méticuleux qui, ensemble, peuvent représenter ou pas quelque chose. Un examen plus détaillé, toutefois, révèle un grand luxe de détails et de symbolisme. Quoique peinte avant que Benoît nʼembrasse pleinement le surréalisme, cette pièce annonce beaucoup de ses préoccupations ultérieures.

Benoît parle ainsi des Quatre trèfles : « Dans son ensemble, la toile est traversée par une grande courbe qui représente les différentes phases d’une éclipse dans laquelle se fondent deux couples en ébats amoureux. L’un dans l’eau, l’autre sur terre, avec leur sexe mâle et femelle. Le cœur, la pomme d’Adam, les seins et en filigrane la circulation sanguine avec tous ses microbes : tréponèmes, gonoques, spirochètes, etc. »

Il décrit aussi un ciel se déchaînant avec des « nuages, strato-cumulus, nimbo-stratus qui se transforment au gré du vent », la « pluie et les cristaux de neige [et, sur] la ligne d’horizon, le vol… d’oiseaux migrateurs. Au niveau de l’eau, une myriade d’insectes, libellules, taons, etc. »

Denise Leclerc, ancienne conservatrice de l’art canadien moderne au Musée des beaux-arts du Canada (MBAC), présente ainsi, dans son texte justificatif d’acquisition, les dix strates qui ressortent dans la composition de Benoît : « Des gouttes qui entrent en contact avec l’eau rebondissent. Des poissons, ainsi que le fond de la mer est évoqué avec ses coquillages, mollusques et crabes. Et puis, succédant à l’élément eau, la terre avec son sol et ses quatre trèfles à quatre feuilles cachés dans le gazon et son sous-sol renfermant racines, mille-pattes, scolopendres et fossiles complètent ce panorama très subtil à la verticale et organisé dans une structure en grille. »

Né à Québec en 1922, Benoît entreprend des études en art à l’École des beaux-arts de Montréal à l’âge de 20 ans. C’est là qu’il rencontre l’artiste Mimi Parent, qu’il épouse en 1948. Le couple s’installe à Paris la même année, et en 1949 Jean étudie l’ethnologie au musée de l’Homme. Il devient rapidement ethnographe amateur, et entreprend de nombreux voyages en Nouvelle-Guinée et dans d’autres îles du Pacifique.

Mais c’est sans doute une rencontre avec le surréaliste André Breton en 1959 qui va orienter le reste de sa carrière artistique. Après s’être joint au mouvement surréaliste, Benoît fait siens les aspects les plus sombres et bizarres de celui-ci, notamment avec en 1959 une performance mémorable, L’exécution du testament du marquis de Sade.

Pour l’occasion, Benoît réalise d’étranges costumes mécaniques pour une série de personnages grotesques qui ont été décrits comme ressemblant à des instruments de torture en mouvement. Son propre costume comporte quatre têtes superposées. Au fur et à mesure du déroulement de la performance, Mimi dépouille Benoît du costume, jusqu’au moment ultime où ce dernier se marque au fer rouge du mot « SADE ». L’acte fascine le peintre surréaliste Roberto Matta à un point tel qu’il ne peut s’empêcher de sauter sur scène pour se marquer au fer à son tour.

Au fil des années, Benoît continue à repousser les frontières de la bienséance avec une prédilection marquée pour les images alliant sexualité et mort. Malgré une production artistique souvent horrible, Benoît s’avère, au dire de tous, quelquʼun d’assez enjoué et jovial qui ne se prend jamais très au sérieux.


 

Alfred Pellan, Jeune comédien (1936), huile sur toile, 100 x 80,9 cm. MBAC

Benoît et, avec lui, sa toile Les quatre trèfles à quatre feuilles, sont profondément influencés par le travail du peintre canadien Alfred Pellan, dont Benoît fait la connaissance en 1940. En 1943, Benoît étudie auprès de Pellan, et enseigne l’art lui-même. Au cours des années qui suivent, Benoît assiste Pellan dans la création de costumes de théâtre, activité qui sans nul doute lui sera fort utile quelque 15 ans plus tard pour sa performance du Marquis de Sade. La profonde amitié entre les deux hommes survit à la distance entre Montréal et Paris, et Benoît et Pellan échangent sur leurs pratiques respectives et sur leur collaboration, dans le cadre d’une correspondance régulière.

Si le tableau rend hommage dans son titre au maître du pointillisme, Georges Seurat, Les quatre trèfles à quatre feuilles emprunte en réalité plus à la technique du « glaçage de gâteau » employée par Pellan vers 1945, dans laquelle la peinture est pressée directement du tube, formant de petits monticules sur la toile. Comme il se doit, Les quatre trèfles à quatre feuilles est actuellement accrochée aux côtés de deux œuvres d’Alfred Pellan.

Jeune comédien (v. 1935/après 1948) est un chef-d’œuvre reconnu de Pellan. Ses vives couleurs fauvistes et le traitement cubiste de l’espace s’allient à une utilisation expressive du trait, pour donner une peinture moderne qui réussit néanmoins à révéler la personnalité du modèle. L’autre œuvre de Pellan, Sur la plage (1945), représente un enchevêtrement de formes et de corps. Si le tableau aborde, avec le satyre, un thème d’une grande importance aux yeux des surréalistes (pour qui amour et désir constituent une partie essentielle de la vie), dans le rendu qu’en fait Pellan, celui-ci, à l’avant-plan, semble pensif, peut-être peu disposé à aborder les femmes devant lui.


 

Alfred Pellan, Sur la plage (1945), huile sur toile, 207,7 x 167,6 cm. MBAC

Même s’il s’inspire de Pellan par le style, la technique et même le sujet, Benoît présente une approche nettement plus désinhibée des idéaux du surréalisme. Dans Les quatre trèfles à quatre feuilles, on peut le voir s’imprégnant de la technique de Pellan, ajoutant de façon subversive ses propres concepts de sexualité, de vie et de mort, puis rongeant presque son frein de ne pouvoir embrasser un nouveau monde de possibilités artistiques.

Le MBAC vous invite à découvrir les quatre trèfles à quatre feuilles dissimulés dans le tableau de Jean Benoît, actuellement présenté au côté d’œuvres d’Alfred Pellan, dans la salle A110 d’art canadien.

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