Votre Collection : Une Étude du préraphaélite Dante Gabriel Rossetti

 

Dante Gabriel Rossetti, Étude de la figure de l’Amour dans « Le rêve de Dante au moment de la mort de Béatrice » (1874), sanguine, craies grise et brune sur papier vélin, 59 × 42,3 cm. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. Don de la collection Denis T. Lanigan, 2015. Photo © MBAC

Plusieurs paragraphes de cet article sont adaptés du catalogue L’éveil de la beauté, une exposition en vue au Musée des beaux-arts du Canada. Le catalogue est publié sous la direction de Sonia Del Re et contient des essais de Dennis T. Lanigan et de Christopher Newall.

Sortie du contexte de l’œuvre à laquelle était destinée, cette étude de Dante Gabriel Rossetti d’une figure allégorique de l’Amour semble étrangement accablée, tant d’un point de vue physique qu’émotif. L’artiste, qui a produit plusieurs études de cette figure prévue pour faire partie d’une commande de grandes dimensions, a finalement choisi de la représenter penchée très en avant pour déposer un doux baiser sur la défunte Béatrice.

Fils de l’érudit et poète italien Gabriele Rossetti, l’artiste né Gabriel Charles Dante Rossetti doit son nom au célèbre poète florentin Dante Alighieri. Aussi n’est-il peut-être pas surprenant de voir que l’ensemble de son œuvre soit dominé par le poète Dante et son amour pour Beatrice Portinari. Généralement appelé Gabriel par sa famille et ses amis, Rossetti tenait à ce que le nom de « Dante » apparaisse en premier dans les publications, en l’honneur du poète.

Éduqué à domicile, Rossetti aspire à devenir poète comme son père, ses frères et sœurs et son homonyme, mais il démontre également un intérêt soutenu pour la peinture. Il étudie à l’académie de dessin d’Henry Sass de 1841 à 1844, puis s’inscrit à l’Antique School de la Royal Academy qu’il quittera en 1848.

Manœuvrant habilement entre les univers de la poésie et de l’art, Rossetti est porté à produire des œuvres marquées par une nette tendance à la métaphysique. Désireux de rencontrer des artistes ayant des intérêts similaires, il prend contact avec William Holman Hunt après avoir vu un de ses tableaux, La veille de la Sainte-Agnès. Rossetti et Hunt découvrent alors qu’ils partagent les mêmes idéaux artistiques et littéraires, et ils fondent la Pre-Raphaelite Brotherhood ou Confrérie préraphaélite avec l’artiste John Everett Millais.

Le but de la Confrérie est de réformer la peinture anglaise qu’elle trouve beaucoup trop mièvre et formelle. Elle prône le retour du symbolisme et veut des œuvres hautes en couleurs, inspirées des compositions complexes de l’art flamand et italien du XIVe siècle.  Comme l’écrira plus tard le critique John Ruskin : « Tout fond de paysage préraphaélite est peint jusqu’à la dernière touche […]. Toute figure préraphaélite, quelque étudiée qu’en soit l’expression, est le portrait fidèle d’une personne vivante. »

À l’instar de ses confrères préraphaélites (l’association allait s’étoffer de quatre nouveaux membres : le poète William Michael Rossetti, James Collinson, Thomas Woolner et Frederic George Stephens), Rossetti utilise comme modèles de vraies personnes dont la plupart sont des amis proches et des membres de sa famille. Son épouse Elizabeth Siddal et sa sœur Christina font partie des modèles qu’il utilise souvent.

Au début des années 1850, Rossetti commence à peindre une série d’événements relatés dans La Vita Nuova [La Vie nouvelle] (1295), une autobiographie de la jeunesse et du début de l’âge adulte de Dante. Le livre évoque notamment la relation de Dante et de Béatrice et la transformation de cette dernière qui en viendra à incarner l’idéal de la perfection spirituelle de Dante. En fin de compte, le peintre et poète de l’amour qu’est Rossetti subira toute sa vie l’ascendant de Dante et des poètes italiens contemporains du poète, les stilnovisti, ainsi que l’influence de leur théorie de la religion profane de l’Amour.

L’aquarelle du Musée des beaux-arts du Canada (MBAC) renvoie au passage de La Vita Nuova racontant la mort de Béatrice telle que rêvée par Dante au neuvième jour d’une maladie fébrile. Il semble que Rossetti ait eu l’intention d’illustrer ce rêve dès 1848. Trois versions seront réalisées : une aquarelle suivie, plus tard, de deux tableaux dont l’un sera le plus grand de toutes ses peintures (aujourd’hui dans la collection de la Walker Art Gallery de Liverpool, en Angleterre).

Les trois compositions achevées présentent Dante mené par l’Amour au chevet de la défunte Béatrice, Dante se penchant vers Béatrice pour l’embrasser lorsque l’Amour atteint le cercueil. Elles regorgent de signes symboliques complexes qui apparaissent légèrement modifiés lorsque l’on compare l’aquarelle et les huiles plus tardives. L’austérité médiévale de l’aquarelle a également cédé la place à la richesse du style Haute Renaissance des huiles.

Le modèle de la figure de l’Amour des deux huiles est l’un des futurs acteurs les plus talentueux du XIXe siècle, Johnston Forbes-Robertson. Rossetti ne sera cependant jamais satisfait de cette figure, et il la modifiera dans les deux tableaux.

La figure de l’étude du MBAC diffère de celle des versions à l’huile : le personnage n’est pas courbé, son bras droit et sa main droite sont positionnés légèrement différemment, les plis du drapé ont été modifiés et les ailes et la coquille Saint-Jacques ont disparu. Dans une étude de l’Amour moins achevée datant de 1875, la flexion vers l’avant est moins prononcée que dans les huiles et l’artiste a omis les ailes et la flèche.

Souvent à court d’argent, Rossetti a vendu en 1875 la feuille qui se trouve aujourd’hui au MBAC ainsi que huit autres études de la figure de l’Amour une fois celles-ci suffisamment achevées pour trouver preneur. La feuille du MBAC a un historique plutôt varié : elle est achetée à l’origine, en 1875, par le tristement célèbre marchand d’art Charles Augustus Howell qui la revend peu après puis l’accepte à nouveau, cette fois-ci de son ami Leonard Rowe Valpy, protecteur de Rossetti. Elle passe ensuite entre les mains de plusieurs marchands établis principalement à Londres avant d’être achetée en 1983 par Dennis T. Lanigan, de Saskatoon, qui acquiert ainsi le deuxième dessin de l’époque victorienne de sa collection. M. Lanigan a généreusement offert cette étude au MBAC en 2015 dans le cadre d’une vaste promesse de don.

Exécutée à la pierre noire, à la sanguine, à la craie brune et à la craie grise sur un papier vélin gris-vert typique du papier à dessin de qualité commercialisé à l’époque, l’étude du MBAC est signée du monogramme de l’artiste et porte la date 1874.

Étude de la figure de l’Amour dans « Le rêve de Dante au moment de la mort de Béatrice » fait partie de l’exposition L’éveil de la beauté. Dessins des préraphaélites et de leurs contemporains tirés de la collection Lanigan, en vue au Musée des beaux-arts du Canada jusqu’au 3 janvier 2016,  L’œuvre figure également dans le catalogue du même nom publié pour l’exposition sous la direction de Sonia Del Re, conservatrice associee du MBAC. Le catalogue est disponible à la Librairie du Musée des beaux-arts du Canada.

Partager cet article: 

À propos de l'auteur