Ernest Fosbery, Ottawa (détail), 21 mai 1914. Eau-forte sur papier vergé, 21.7 x 48.3 cm. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa Photo: MBAC

Vues d’Ottawa : la capitale à l’eau-forte, 1867–1939

Peu de choses ont été écrites à propos de l’histoire de la gravure d’art à Ottawa, en particulier sur l’art de l’eau-forte. La technique – impression d’une image en utilisant de l’acide pour attaquer les parties non protégées d’une plaque de métal – est invariablement associée aux estampes des grands maîtres, mais elle a aussi une longue histoire de pratique chez les artistes amateurs. Elizabeth Simcoe, artiste et femme du premier lieutenant-gouverneur du Haut-Canada, aurait possiblement réalisé les premières eaux-fortes au Canada dans les années 1790. Après l’invention de la lithographie en 1796, la gravure à l’eau-forte, comme technique d’impression à grande échelle, a cessé d’être utilisée, mais elle est demeurée une activité de loisir prisée. La reine Victoria faisait des eaux-fortes dans les années 1840, tout comme de nombreuses autres Anglaises des classes moyenne et supérieure.

Ottawa doit d’avoir été choisie comme capitale du Canada à la reine Victoria, suite à une requête, en 1857. Avec la construction des bâtiments du Parlement et l’installation du gouvernement vers le milieu des années 1860, la ville est également devenue un pôle d’attraction pour les artistes à la recherche de mécènes, d’emploi et d’un marché pour leurs œuvres. L’artiste canado-irlandais James Duncan et Lucius O’Brien, né au Canada, ont tous deux produit des vues remarquables de la nouvelle capitale dans les années 1860 et 1870. La même époque a vu l’apparition d’imprimeurs commerciaux tels George Cox, lithographe et graveur sur bois, en 1875, Mortimer Lith. Co. en 1879 et Pritchard and Mingard en 1878 (ultérieurement Pritchard-Andrews).

John W.H. Watts, Le concierge – Victoria Chambers, v. 1881. Eau-forte sur papier vélin crème, collé sur carton, 15.7 x 10.5 cm. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa Photo: MBAC

En parallèle allait commencer à se manifester un regain de la technique, appelé « Renouveau de l’eau-forte ». L’auteure et conservatrice Rosemarie Tovell associe le renouveau de l’eau-forte au Canada au travail de pionnier de John William Hurrell Watts, qui a fait venir en 1879 à Ottawa une presse à imprimer et de l’équipement et s’est mis à faire différents essais, présentant les œuvres réalisées dans les premières expositions de l’Académie royale des arts du Canada. Il a sans doute enseigné la technique au peintre William Brymner, alors que ce dernier se trouvait à Ottawa au début des années 1880 (même si Brymner ne l’a jamais pratiquée). L’élève le plus notable de Watts a été Ernest Fosbery, né à Ottawa en 1874, qui, à son retour de Paris, a commencé à faire des eaux-fortes sous la supervision de Watts en 1899. Fosbery a passé plusieurs années aux États-Unis, revenant s’installer à Ottawa en 1911 pour y poursuivre sa carrière d’artiste. En 1914, il s’est remis à l’eau-forte, créant au cours des années suivantes quelques-unes des plus belles vues de la ville. À la mort de Watts en 1917, ce dernier légua sa presse à imprimer à Fosbery.

Ernest Fosbery, Pointe-Gatineau, 1914. Eau-forte sur papier vergé, 24.8 x 25.4 cm; plate: 18.3 x 19.1 cm. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa Photo: MBAC

Watts était architecte au sein du ministère des Travaux publics quand, en 1882, il fut nommé conservateur à temps partiel de la Galerie nationale du Canada (l’actuel Musée des beaux-arts du Canada), fondée deux ans auparavant et gérée par le ministère. Les estampes sont entrées dans la collection dès les débuts, la princesse Louise, épouse du gouverneur général et fille de la reine Victoria, donnant « une belle série de gravures représentatives du cycle d’études à la Royal School of Art de South Kensington », comme le mentionne le rapport annuel de 1885. Le Conseil consultatif des beaux-arts de la Galerie a également acquis 21 eaux-fortes de Clarence Gagnon en 1909. Quand Eric Brown a été nommé premier conservateur à temps plein de la Galerie en 1910 (poste devenu celui de directeur en 1912) et s’est vu allouer un budget d’acquisitions, il s’est mis à acheter méthodiquement de l’art canadien, dont des eaux-fortes, ainsi que des gravures de grands maîtres avec le soutien d’Edmund Walker, président de la Galerie et du Conseil consultatif des beaux-arts. Ces achats témoignent d’une expansion résolue de la collection de dessins et estampes de la Galerie. En 1910, Brown a mené à bien l’acquisition d’estampes d’Arthur Heming, de Frank Armington et de Caroline Armington, sa femme artiste, alors qu’en 1912–1913, la Galerie a acheté 22 eaux-fortes et pointes-sèches d’artistes et graveurs canadiens contemporains, dont Dorothy Stevens, John W. Cotton et Samuel H. Maw, ainsi que six estampes d’Ernest Fosbery. 

John W. Cotton, Confederation Park et Parliament Hill, v.1930. Estampe, 14.6 x 8.6 cm. Bibliothèque et Archives Canada, C-120855.

Dans les années 1920 et au début des années 1930, le nouvel édifice du Centre à Ottawa, construit après que l’édifice principal du Parlement d’origine a été détruit par un incendie en 1916, attira l’attention de nombreux artistes, notamment Walter R. Duff et John W. Cotton. Un autre de ces artistes, peu connu quant à lui, était Edward J. Cherry, né en Angleterre en 1886 et arrivé au Canada en 1907, œuvrant comme encadreur de tableaux à Vancouver. Alors qu’il récupérait à l’étranger de blessures de guerre, il fut encouragé à s’adonner au dessin. Libéré de l’armée canadienne en 1920, il semble vraisemblable, d’après les archives du musée de Vancouver, que pour au moins un temps il ait « vécu et travaillé des deux côtés de l’Atlantique ». À un certain moment, il a résidé à Ottawa et réalisé plusieurs magnifiques eaux-fortes des édifices du Parlement.

À la recherche d’une clientèle, David Milne est arrivé à Ottawa en 1923; là, il a fait la connaissance de plusieurs artistes, dont Fosbery, Harold Beament et Graham Norwell. Le peintre a vraisemblablement initié certains de ses pairs à diverses techniques de gravure, Beament comme Norwell ayant réalisé par la suite des clichés-verre. Milne lui-même ne semble pas avoir produit d’estampes à Ottawa. 

Frederick B. Taylor, Granges, Chelsea, 1934. Eau-forte au vernis mou et aquatinte en couleurs sur papier vergé, 32.2 x 21.5 cm. Acheté en 1996. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. © Frederick B. Taylor Photo: MBAC

À cette époque, Fosbery était professeur d’art à l’École des beaux-arts d’Ottawa, où il a sans doute, entre autres, enseigné la gravure. Son étudiant le plus connu est Frederick B. Taylor, qui a probablement appris alors la technique de l’eau-forte. Au début des années 1930, Taylor s’est forgé une réputation pour ses eaux-fortes de skieurs, ainsi que pour ses portraits gravés de premiers ministres canadiens. Au cours de cette décennie, des aquafortistes amateurs ont également continué à être actifs. Le révérend Edward Geoffrey May, par exemple, recteur à Hull et à Chelsea, a créé différentes vues à l’eau-forte des églises anglicanes de la région d’Ottawa, conservées aujourd’hui à Bibliothèque et Archives Canada.

Finalement, on ne saurait oublier L. S. Russell, artiste à qui l’on doit une eau-forte sombre intitulée Nocturne, Ottawa, datée du 31 décembre 1939. L’estampe, connue uniquement sous forme d'épreuve donnée à Bibliothèque et Archives Canada par le sénateur Eugene Forsey, mériterait d’être mieux connue, tout comme le mystérieux L. S. Russell. Cette œuvre semble marquer la fin d’une époque dans la gravure ottavienne, clôturant comme elle le fait la fin de la première année de la Seconde Guerre mondiale. Même si certains ont poursuivi l’exploration de l’eau-forte dans les décennies suivantes, la technique a été supplantée dans la faveur artistique par la gravure sur bois et la sérigraphie. La mort de Fosbery en 1960 a aussi signifié la fin d’une ère de l’eau-forte dans la capitale.

 

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