William E. Smith et l’Amérique de la Grande Dépression

William E. Smith, Jour de paie, 1938. Linogravure sur papier japon

William E. Smith, Jour de paie, 1938. Linogravure sur papier japon,  25,9 x 20,7 cm. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. Photo: MBAC


Un jeune homme noir aux yeux rieurs nous regarde, la tête haute, les lèvres entrouvertes dans un sourire satisfait. Son exubérance est palpable – contagieuse, pourrait-on dire. Qui est-il, ce visage de joie de vivre, dont l’artiste parvient à rendre le caractère enjoué en quelques traits gravés seulement? Il porte une salopette et une chemise à col relevé, un chapeau esquissé sur la tête sous forme de ligne arquée. Le graveur William E. Smith a intitulé l’œuvre Jour de paie (1938) : « J’ai saisi tout ça chez un garçon rayonnant de bonheur après avoir touché sa première paie pour son premier emploi ». À une époque plombée par le chômage et la pauvreté pour tant de gens, en particulier pour les Afro-Américains, un tel moment était sans nul doute motif à réjouissance.

Des images comme celle-ci, combinaison sans équivalent de finesse dans la composition et de sensibilité sociale, sont caractéristiques de l’œuvre de Smith. Très actif dans les années 1930 et 1940, période qui va connaître une véritable explosion de la gravure aux É.-U., celui-ci fait partie d’un groupe restreint, mais influent, d’artistes afro-américains. Marchant dans les pas des premiers mouvements culturels d’affirmation que sont la « Renaissance noire » ou la « Renaissance d’Harlem » des années 1920, ces artistes cherchent à explorer et valoriser des sujets liés à l’expérience noire américaine. Smith sera salué par James Porter, un des pionniers du domaine de l’histoire de l’art afro-américaine, comme l’une des personnalités les plus marquantes de la gravure afro-américaine du pays.

Smith, né et ayant grandi dans la pauvreté au Tennessee, puis en Ohio, découvre la gravure à la célèbre Karamu House de Cleveland, institution interraciale conçue pour répondre aux besoins culturels des populations vivant dans l’un des pires quartiers de la ville; l’objectif affirmé est d’abord de définir la place que doit prendre la créativité noire au cœur de la vie américaine, « sortant ainsi l’artiste d’un isolement tellement dommageable en termes d’initiative et d’ambition ». Ensuite, de permettre aux Afro-Américains de « raconter individuellement leur propre histoire à la communauté et à la Nation tout entière, faire connaître sans intermédiaire leurs souffrances, mécontentements, aspirations et desseins ».

La Karamu House, qui doit son nom à un mot swahili signifiant « lieu d’heureuse rencontre », va non seulement faire découvrir à Smith divers procédés de gravure, mais aussi, plus tard, lui fournir l’occasion d’enseigner et d’exposer son travail. C’est là que, muni des objets du quotidien comme du linoléum et une baleine de parapluie, l’artiste va lancer sa carrière de graveur; les estampes qu’il réalise à la Karamu restent, aujourd’hui encore, un point marquant de son œuvre, et c’est en grande partie grâce à elles et à leur multiplicité que sa production est reconnue.

William E. Smith, Pauvreté et fatigue, 1940. linogravure avec encre sur papier japon

William E. Smith, Pauvreté et fatigue, 1940. Linogravure avec encre sur papier japon,  29,4 x 26,7 cm. Photo : MBAC

Pauvreté et fatigue, que Smith crée en 1940, contraste fortement avec la figure jubilatoire de Jour de paie. Dans cette pièce, il explore de façon plus explicite les thèmes du prix matériel et psychique de la Grande Dépression et de la précarité socioéconomique : un homme est affalé sur un perron, les mains croisées, ballantes, entre ses jambes, la tête inclinée. Sans doute accablé par le chômage chronique ou par un travail qui ne parvient pas à le sortir d’une misère perpétuelle, il semble porter sur ses épaules tout le poids du monde. Le visage de cet homme nous est caché; l’épuisement et la déroute du personnage s’expriment par son langage corporel. Fait à noter, il est seul. Les collectionneurs d’estampes Reba et Dave Williams ont mis en relief à quel point cette dimension de solitude est présente dans les gravures d’artistes noirs de l’époque de la Dépression. Il y a là une différence notable avec les œuvres de leurs contemporains autres qui traitent des mêmes récits sous forme collective : groupes de grévistes, groupes en file d’attente devant une soupe populaire, groupes de chômeurs dans les rues ou dans les parcs. Les images de Smith sondent la dimension intime d’une communauté marginalisée.

En même temps, Pauvreté et fatigue est un excellent exemple de la façon dont Smith défia subtilement, mais résolument, une approche sans équivalent de son art : il va réaliser une épreuve de l’œuvre, intitulée Siesta [Sieste], aujourd’hui au Cleveland Museum of Art. La même image, deux titres diamétralement différents et, par extension, deux contextes pour l’interprétation. En changeant le titre, Smith confère volontairement deux personnalités propres à son estampe, ouvrant la porte à de nouvelles façons de regarder.

Jour de paie et Pauvreté et fatigue démontrent l’une et l’autre tout le talent de l’artiste à prendre la mesure de l’ironie et du pathétique de la vie pour de nombreux Afro-Américains en son temps. Ses compositions étroitement cadrées et ses vignettes poignantes sont rendues avec une expressivité délicate qui traduit sa sensibilité face à la condition humaine en général et, plus particulièrement, concernant les pauvres et les populations touchées par l’oppression raciale. L’effet d’opposition entre l’encre noire veloutée et le papier japon renforce encore plus l’aspect dramatique des scènes, tout comme l’économie de traits choisie par Smith et qui démontre que même les formes les plus minimalistes peuvent véhiculer une puissante charge émotionnelle.

Ces deux estampes, acquises par le Musée des beaux-arts du Canada en janvier 2020, sont les premières œuvres de l’artiste à faire partie d’une collection publique canadienne. Elles sont un reflet de l’engagement continu du Musée à élargir la place occupée par les œuvres d’artistes noirs et noires au sein de sa collection, ainsi qu’à faire rayonner le travail des créateurs et créatrices de moindre renommée, souvent laissés pour compte dans les récits traditionnels de l’histoire de l’art. Bien que son nom ne soit pas parmi les plus célèbres, Smith n’en est pas moins reconnu comme l’un des plus importants graveurs afro-américains de cette période, n’ayant eu de cesse tout au long de sa vie de donner une plus grande visibilité publique aux défis posés par le fait d’être Noir ou Noire en Amérique et de promouvoir l’expertise des artistes issus de cette communauté.

 

L’autrice est d’ascendance anglaise et reconnaît en toute humilité que son interprétation de ces œuvres est celle d’un regard extérieur.

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