Yousuf Karsh, ou l’art de débusquer la part d’humanité des célébrités

Yousuf Karsh, Martin Luther King, 1962, tiré avant septembre 1988. Épreuve à la gélatine argentique, 49.6 x 40 cm. Don de l'artiste, Ottawa, 1989. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa © Succession Yousuf Karsh Photo: MBAC

En exagérant à peine, nous pourrions dire que le statut des figures publiques du XXe siècle se mesure à l’aune de leur éventuel portrait par Yousuf Karsh. Piliers de l’ordre social ou grands adversaires de l’ordre ancien, nombreux sont ceux qui ont communiqué avec le monde entier par l’intermédiaire de l’appareil photo de Karsh. Pensons dans le premier cas à Winston Churchill, à la reine Elizabeth, à Charles de Gaulle ou à Ronald Reagan et, dans le second, à Fidel Castro, Martin Luther King ou Nelson Mandela. Pablo Picasso, Andy Warhol et Jean Paul Riopelle figurent parmi les peintres immortalisés par ce photographe remarquablement prolifique qui partageait également des affinités avec les comédiens, compositeurs et écrivains. Autant le médecin humanitaire Albert Schweitzer que le profiteur de guerre Alfred Krupp ou des intellectuels novateurs tels qu’Albert Einstein et Marshall McLuhan ont voulu, à l’instar de nombreuses autres figures connues, poser sous son œil inquisiteur. 

Il est cependant amusant de voir que cette collection photographique de personnalités puissantes et influentes (dont une partie non négligeable se trouve au Musée des beaux-arts du Canada) a été créée par un homme qui était au départ un étranger sans ressources et persécuté. En effet, lorsqu’il arrive au Canada la veille du jour de l’an de 1925, Yousuf Karsh est un réfugié de 17 ans qui a fui le génocide arménien. Il a voyagé de Beyrouth à Halifax en paquebot, apportant avec lui (comme tous les réfugiés du siècle depuis) des souvenirs d’une horreur à peine concevable. De sa ville natale de Mardin, en Arménie, il écrira : « la cruauté et la torture étaient partout …. La maladie et la persécution impitoyable et hideuse font partie de mes tout premiers souvenirs : apporter des colis de nourriture à deux oncles aimés arrachés à leur foyer, jetés en prison sans raison et, plus tard, lancés vivants dans un puits pour y mourir ; l’épidémie meurtrière de typhus qui a emporté ma sœur malgré les soins délicats de ma mère. » 

Si ses parents et son frère trouvent un refuge sûr à Alep, en Syrie, lui-même sera envoyé chez son oncle George Nakash à Sherbrooke, au Québec. Il découvre alors dans cet étrange pays de neige et de glace de nombreux plaisirs inconnus pour le jeune garçon qu’il est, plus habitué à courir pour échapper à la mort : il se fait des amis à l’école, fête des anniversaires et s’attache, un peu plus tard, à un amusant caniche noir nommé Clicquot. 

Yousuf Karsh, Autoportrait, 1976. Épreuve à la gélatine argentique, 26.4 x 22.4 cm. Don de Rosemary Speirs, Ottawa, 1996, à la mémoire d'Alan John Walker, Toronto. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa © Succession Yousuf Karsh Photo: MBAC

À Sherbrooke, il s’initie à la photographie. Il travaille dans le studio de son oncle photographe et commence à battre la campagne avec son appareil photo. Il développe lui-même ses pellicules et acquiert suffisamment de savoir-faire pour gagner un concours photographique lui permettant d’envoyer 40 $ à ses parents, en Syrie. Nakash convainc alors son ami John H. Garo de prendre son neveu en apprentissage dans son studio, à Boston. Commence alors une nouvelle vie : le jour, Karsh travaille avec Garo jusqu’au dernier rayon de soleil ; le soir, il sert en toute clandestinité de l’alcool à l’élite culturelle de Boston qui se réunit chez Garo pour débattre de différents points de vue et défier la prohibition. Pour Karsh, ces salons sont « mon université », l’endroit où « j’ai mis tout mon cœur à photographier des hommes et des femmes qui ont marqué le monde. » 

En 1931, bercé par son rêve, Karsh repart avec deux valises pour Ottawa et ouvre son propre studio dans la rue Sparks. Ses meubles sont des caisses d’oranges recouvertes de tissu et ses chances de payer le loyer, parfois limitées. Il s’enracine fermement dans cette ville où il rencontre sa première épouse, Solange Gauthier (qui mourra d’un cancer en 1960). Il commence à travailler à l’Ottawa Little Theatre et découvre les effets qu’il peut obtenir en apportant un éclairage de scène à ses portraits photographiques.

Yousuf Karsh, Winston Churchill, 30 décembre 1941, tiré avant septembre 1988. Épreuve à la gélatine argentique, 50.2 x 40.7 cm. Don de l'artiste, Ottawa, 1989. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa © Succession Yousuf Karsh Photo: MBAC

Karsh noue également des liens en haut lieu. En 1941, il obtient par l’intermédiaire du premier ministre canadien et célèbre excentrique W. L. Mackenzie King le privilège de photographier Winston Churchill. Ce portrait déclenchera une cascade d’événements qui le catapulteront vers une gloire internationale. La petite histoire veut que Churchill n’ait pas été prévenu et qu’il se soit indigné d’être emmené vers la pièce où officiait le photographe. Ses conseillers l’auraient alors calmé avec un brandy et un cigare, mais le photographe aurait soufflé par inadvertance sur les braises encore fumantes de la colère de l’homme d’État : « … sans préméditation, mais vraiment très respectueusement », racontera Karsh, « j’ai dit “Excusez-moi, Monsieur“ et je lui ai ôté le cigare de la bouche. Le temps que je retourne à mon appareil, son expression était si  belliqueuse qu’il m’aurait dévoré s’il l’avait pu. C’est à cet instant que j’ai pris la photo. » Cette image d’un Churchill en furie, l’une des photos les plus reproduites de tous les temps, établit la renommée mondiale de Karsh.

Yousuf Karsh, Georgia O'Keeffe, 1956, tirage tardif. Épreuve à la gélatine argentique, 50.3 x 40.4 cm. Don d'Estrellita Karsh, 2009, à la mémoire de son époux Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa © Succession Yousuf Karsh. Photo: MBAC

Si les grands de ce monde sont toujours une composante essentielle de la pratique de Karsh, le photographe éprouve néanmoins une sympathie particulière à l’endroit des écrivains, peintres et autres artistes (un vestige des soirées bostoniennes de Garo ?). Il est parfaitement conscient de l’image de soi propre à ces sujets. Ses portraits de la peintre Georgia O’Keeffe, par exemple, rendent hommage au lien profond qui unissait l’artiste à l’environnement du Nouveau-Mexique, un lieu qui a nourri sa créativité et suffi à son mode de vie simple.

Yousuf Karsh, Ernest Hemingway, 1957, tirage tardif. Épreuve à la gélatine argentique, 35.5 x 27.9 cm. Don d'Estrellita Karsh, 2009, à la mémoire de son époux. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa © Succession Yousuf Karsh Photo: MBAC

La photo d’Ernest Hemingway prise par Karsh, « un homme d’une exceptionnelle gentillesse, le plus timide que j’ai jamais photographié », n’écaille en rien le vernis de farouche stoïcisme de l’écrivain : le regard fixe et résolu cache le vécu d’un homme cruellement frappé par les événements, rongé par les douleurs dues à un récent accident d’avion, par les effets cumulatifs de blessures reçues pendant la Première Guerre mondiale et par des décennies de beuveries. Quelques indices subtils font cependant tiquer, tel le gros col roulé porté en dépit de la chaleur tropical de son domicile cubain. 

Ottawa reste le port d’attache de Karsh jusqu’en 1992, année où il met la clé sous la porte de son studio de l’hôtel Château Laurier. Et bien que celui-ci ait déménagé à Boston en 1997 avec sa seconde femme, Estrellita, la Ville d’Ottawa continue à remettre tous les deux ans le Prix Karsh à un jeune photographe prometteur. Karsh est mort à Boston en 2002. 

Comme le note Travis, fondateur du département de photographie de l’Art Institute of Chicago, les critiques de Karsh le représentent parfois comme un flatteur béat d’admiration devant ses célèbres sujets. Pour sa part, David Travis estime que Karsh doit être vu comme une personne qui aurait toujours suivi le principe que lui a inculqué sa mère pendant le génocide arménien : « tout le monde a une part d’humanité ». Loin de transformer ses sujets en monuments, ses portraits révèlent la part d’humanité qu’ils possèdent, comme tout le monde. 

Yousuf Karsh, Saint John, Nouveau-Brunswick, 1952, tiré en 1989. Épreuve à la gélatine argentique, 40.9 x 39.8 cm. Don de l'artiste, Ottawa, 1997. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa © Succession Yousuf Karsh Photo: MBAC; Yousuf Karsh, Daniel Makokis, Edmonton, 1952, Épreuve à la gélatine argentique, 50.7 x 40.6 cm. Collection MCPC, Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa © Succession Yousuf Karsh Photo: MBAC

En fait, les photos les plus fascinantes de Karsh sont entre autres des portraits de Canadiens inconnus. Dans les années 1950, la revue Maclean's lui avait confié une mission pancanadienne dont il est revenu avec des images de gens ordinaires affrontant le quotidien avec une grande dignité : des ouvriers d’usines, des travailleurs des champs, une femme flânant à Saint John, au Nouveau-Brunswick, ou encore un aîné autochtone, Daniel Makokis, partant pour un hôpital d’Edmonton avec « tous ses biens terrestres entassés dans un sac à dos, son nom sur une étiquette et une cane blanche usée ». Bien que Karsh se soit exclusivement consacré à des portraits de célébrités après cette commande, il n’en demeure pas moins que ces portraits de gens ordinaires confirment bien que cet ancien réfugié considérait que la dignité d’une personne ne dépendait ni de son rang, ni des circonstances.  

 

Pour la liste complète des œuvres de Karsh de la collection du Musée des beaux-arts du Canada, consulter la section Recherche dans la collection. Pour d’autres images de Karsh, voir ses archives à karsh.org. Partagez cet article et abonnez-vous à nos infolettres pour demeurer au courant des derniers articles, expositions, nouvelles et événements du Musée, et en apprendre plus sur l’art au Canada.

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