Yousuf Karsh, Pablo Picasso et Jean Paul Riopelle

Yousuf Karsh, Pablo Picasso, 1954, imprimé 1987, et Jean Paul Riopelle, photographed in his Paris Atelier, 7 April 1965, printed 1987, both gelatin silver print 

Yousuf Karsh, Pablo Picasso, 1954, tiré en 1987, épreuve à la gélatine argentique, 50,4 x 40,2 cm. et Jean Paul Riopelle, photographié dans son atelier à Paris, 7 avril 1965, tiré en 1987, épreuve à la gélatine argentique, 60,6 x 50,9 cm. Don de l'artiste, Ottawa, 1989. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. © Succession Yousuf Karsh Photo : MBAC


Yousuf Karsh, photographe du XXe siècle, est surtout connu pour ses portraits de célébrités, notamment des politiciens, artistes et autres personnalités. Né en 1908 en Arménie,  il s’enfuit au Canada à l’âge de 15 ans pour échapper aux persécutions du régime ottoman durant le génocide arménien. Il vit et étudie au départ à Sherbrooke, au Québec, chez son oncle George Nakash, auprès duquel il s’initie à l’art de la photographie. Entre 1928 et 1931, Karsh est apprenti chez le peintre et photographe portraitiste bostonnais John H. Garo, où il apprend les techniques d’éclairage artificiel qui vont inspirer sa passion pour les effets de lumière spectaculaires dans ses propres portraits.

Karsh s’installe à Ottawa en 1931 et y ouvre son studio avec l’aide de son oncle. Sa percée dans le photojournalisme se produit en 1939, quand il photographie le président des États-Unis Franklin D. Roosevelt et le premier ministre canadien W.L. Mackenzie King. Ces portraits vont faire de Karsh un photographe attitré du gouvernement canadien. Si l’on analyse la carrière de l’artiste, on peut classer pour l’essentiel les photographies de celui-ci en plusieurs catégories : les portraits de personnages d’État, d’auteurs, d’artistes, de scientifiques et médecins, de musiciens, d’acteurs et d’actrices; le thème des mains; les œuvres d’« affectation » et en couleur.

Yousuf Karsh, Winston Churchill, 30 December 1941, printed before September 1988, gelatin silver print

Yousuf Karsh, Winston Churchill, 30 décembre 1941, tiré avant septembre 1988, épreuve à la gélatine argentique, 50,2 x 40,7 cm. Don de l'artiste, Ottawa, 1989. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. © Succession Yousuf Karsh Photo : MBAC

Une de ses œuvres les plus emblématiques est sans doute le portrait du premier ministre britannique Winston Churchill. En 1941, à l’occasion de la première visite de Churchill à Washington, le premier ministre Mackenzie King invite Karsh à l’accompagner et à photographier le grand homme d’État anglais. On rapporte que Churchill, qui n’a pas été informé de cette séance de photo, se montre d’abord visiblement irrité, mais que, après avoir allumé un cigare, il aurait dit : « Vous pouvez en prendre une ». Dans un geste de bravade artistique, Karsh retire le cigare de la bouche de Churchill et prend la photo. L’expression maintenant célèbre de Churchill est celle de la colère, et elle est pourtant devenue synonyme du talent de Karsh et de son audace créative.

Au cours de sa carrière de 60 années, Karsh photographie de nombreux artistes. Il privilégie la photo en noir et blanc, et tire parti de l’éclairage en studio pour créer ses portraits impressionnants. Certains sujets fixent l’objectif, d’autres sont représentés le regard détourné. Ses créations sont conçues pour raconter une histoire et saisir l’essence de la personnalité du modèle. Beaucoup d’artistes sont représentés avec le fruit de leur travail et leur matériel, ou dans une attitude qui indique clairement au spectateur ce qu’il doit savoir à propos de la technique de prédilection de la personne. 

À l’été 1954, Karsh photographie Pablo Picasso dans la villa de celui-ci. Il décrit les lieux comme un « cauchemar du photographe, avec ses enfants tapageurs roulant en vélo dans les grandes pièces déjà envahies de toiles », et accepte l’alternative proposée par Picasso de prendre pour cadre son atelier de céramique à Vallauris. Pour ce qui est d’être photographié, Picasso se montre imprévisible, ayant la réputation de souvent faire faux bond. Mais, à la surprise de Karsh, pour cette première séance, Picasso est à l’heure et porte une chemise fraîchement repassée. La photographie est une épreuve en noir et blanc à la gélatine argentique. Picasso est appuyé sur un mur de pierre, sur fond sombre. Je me plais à voir dans la composition une évocation des fardeaux accablant le génie, avec ce choix d’un éclairage partiel. Picasso regarde le spectateur droit dans les yeux, le visage illuminé de façon dramatique, pour partie fondu dans une ombre profonde. Cette pose – ainsi que le style d’éclairage –, voilà ce qui a fait la réputation de Karsh. Le mur de pierre se retrouve dans la majorité des photographies prises par ce dernier de Picasso, cinq au total, dont une en couleur.

Karsh choisit aussi de photographier l’artiste Jean Paul Riopelle dans son atelier, mais – à la différence de Picasso – celui-ci est dans la lumière du jour, tourné vers l’extérieur. On le voit assis dans son atelier, sous une lucarne, fumant et plongé dans une profonde méditation. Riopelle, né à Montréal en 1923, va devenir l’un des peintres expressionnistes abstraits les plus respectés du Canada. On le connaît surtout pour son style pictural intense et imprévisible, qui fait appel à d’importantes quantités de peinture pour créer des strates, conférant ainsi texture et lustre à ses tableaux. En dépit de la méthode de travail de l’artiste, Karsh trouve que Riopelle sait faire preuve d’« élégance » et qu’il est un gentleman jouant le désinvolte aux manières rustres. La photographie, prise en 1952, montre un Riopelle pensif, entouré de ses sculptures et d’œuvres plus petites. La sculpture, en bas à droite, attire l’œil avant la personne de l’artiste lui-même. Riopelle voulait que toute l’attention soit dirigée vers son travail et se souciait peu d’être le centre d’intérêt ou des conversations.

Pablo Picasso, Les trois Grâces, 1923, plume et encre noire sur papier vélin

Pablo Picasso, Les trois Grâces, 1923, plume et encre noire sur papier vélin, 36,1 x 26,7 cm. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. © Succession Pablo Picasso, (Droits d’auteur Arts visuels-CARCC, 2023) Photo : MBAC

Présenter les photographies de Karsh à côté d’exemples d’esquisses préliminaires réalisées par ces artistes donne au visiteur une perspective différente et plus large sur la personnalité et l’œuvre de ces derniers. Les trois Grâces, de Picasso, a été réalisée à l’encre noire et montre trois nus féminins en cercle, se tenant par la main. Les trois Grâces (ou Charites) sont les filles de Zeus, chacune ayant hérité d’un trait particulier d’humanité : Euphrosyne (l’allégresse), Aglaé (l’élégance) et Thalie (la jeunesse et la beauté). Le rendu que fait Picasso de ce sujet, populaire depuis la Renaissance, est un dessin tout en économie de traits, mais qui réussit parfaitement à saisir le mouvement des trois personnages.

Jean Paul Riopelle, Composition, 1947, 1947, plume et encre noire avec lavis d'encre de couleur sur papier vélin

Jean Paul Riopelle, Composition, 1947, 1947, plume et encre noire avec lavis d'encre de couleur sur papier vélin, 22,8 x 30,5 cm. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. © Succession Jean Paul Riopelle, (Droits d’auteur Arts visuels-CARCC, 2023) Photo : MBAC

Composition, 1947, exécutée par Riopelle en 1947, combine encre noire et encre de couleur. Cette œuvre abstraite est une association de lignes, formes géométriques et taches de couleur. Si Composition, 1947 est sur papier vélin plutôt que sur toile, il semble s’agir d’une esquisse préparatoire pour l’imposant tableau du peintre, Hommage aux Nymphéas – Pavane. On retrouve dans le triptyque la structure désordonnée et géométrique ainsi que l’agencement des couleurs de l’esquisse.

Les photographies de Karsh et les deux dessins ajoutent une dimension humaine pour une meilleure compréhension de ces géants modernes de l’art abstrait et de l’expressionnisme. Voir les artistes associés à leurs œuvres plus petites donne l’occasion de réviser son point de vue sur la démarche de création artistique et sur les artistes qui ont produit ces pièces.

 

Riopelle, à la croisée des temps sera présenté au Musée du 27 octobre 2023 jusqu'au 7 avril 2024. Partagez cet article et inscrivez-vous à nos infolettres pour recevoir les derniers articles, pour rester au courant des expositions, des nouvelles et des activités du MBAC et pour tout savoir de l’art au Canada.

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