Dans le labo : installer « Avoir confiance en moi » de Moyra Davey

Stéphanie Miles, technicienne en restauration de l’ICP, décrit les défis que représente l’installation de l’œuvre Avoir confiance en moi de Moyra Davey, de même que les solutions explorées par son équipe afin de fixer les photographies au mur pour l’exposition.

Moyra Davey, Avoir confiance en moi, 2011

Moyra Davey, Trust Me [Avoir confiance en moi], 2011, 16 épreuves à développement chromogène, timbres de postage, ruban pour la peinture et encre, 45,7 x 30,5 cm chacune, Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa © Moyra Davey. Photo: Scotiabank Photography Award: Moyra Davey (vue d'exposition), 2019 © Larissa Issler, Ryerson Image Centre

 

Travailler en conservation préventive signifie que je me trouve souvent à jongler avec des priorités contradictoires. Je dois, d’une part, protéger la collection contre les dommages, en m’assurant que chaque objet est à l’abri des agents de détérioration qui peuvent causer des torts irréparables.

D’autre part, j’ai la tâche de garantir aux visiteurs des rencontres significatives et sans entrave avec les œuvres de la collection qui appartient à tous les Canadiens. Aucune de ces priorités ne l’emporte sur l’autre, mais les concilier peut parfois se révéler complexe. J’ai eu l’occasion dernièrement de travailler à un projet qui a mis à l’épreuve mes compétences à faire des compromis.

Dans le cadre du festival de photographie CONTACT Banque Scotia à Toronto, le Ryerson Image Centre (RIC) a récemment présenté une sélection d’œuvres de Moyra Davey, artiste canadienne basée à New York et lauréate en 2018 du Prix de photographie Banque Scotia. Le RIC a demandé au Musée des beaux-arts du Canada d’emprunter Avoir confiance en moi (2011), de Davey, une œuvre composée de seize épreuves à développement chromogène de 45,7 x 30,5 cm chacune.

J’ai d’abord examiné l’œuvre avec la conservatrice associée Andrea Kunard, ma collègue à l’Institut canadien de la photographie. Elle m’a expliqué le procédé adopté par l’artiste, qui consiste à plier chaque photographie, à la maintenir ainsi avec du ruban-cache vert et à l’expédier par la poste à un destinataire prédéterminé. Pour exposer ses épreuves, Davey les fixe directement au mur à l’aide de punaises. C’est ainsi que les visiteurs peuvent voir la grande variété de changements physiques qui ont eu lieu tout au long de leur voyage dans le système postal : abrasions de surface, délaminations des bords, gondolements dues à la manutention, résidus de ruban-cache, empreintes digitales, timbres-poste et plis.

Moyra Davey, Avoir confiance en moi, 2011

Moyra Davey, Trust Me [Avoir confiance en moi] (détail), 2011, 16 épreuves à développement chromogène, timbres de postage, ruban pour la peinture et encre, 45,7 x 30,5 cm chacune, Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa © Moyra Davey. Photo: Scotiabank Photography Award: Moyra Davey (vue d'exposition), 2019 © Larissa Issler, Ryerson Image Centre

 

Kunard m’a expliqué que le recours au courrier traditionnel est un choix délibéré de l’artiste et une partie intégrante de son processus. D’une manière fondamentale, Davey remet en question la vision parfaite de la réalité si facilement produite au travers des échanges numériques et du partage d’images par le biais des ordinateurs et des téléphones intelligents. Dans sa propre imagerie, l’artiste accentue l’aspect matériel de la réalité, du fouillis du quotidien, des objets qui s’accumulent au fil du temps et de la poussière. De plus, son processus met au défi l’un des principes essentiels de la conservation. Normalement, le standard de pratique dans ma profession est de recommander des interventions qui sont censées mettre fin à la détérioration d’un objet, sinon la renverser, mais procéder ainsi serait contraire à ce que Davey tente ici de nous montrer.

M’appuyant sur une compréhension de ce que signifie les abrasions, plis et autres signes de vie sur les seize épreuves, j’ai constaté que l’utilisation de passe-partout et d’encadrement traditionnels ne serait pas appropriée. Bien qu’il s’agirait de la méthode la plus sécuritaire pour exposer ces œuvres, elle modifierait leurs propriétés physiques et conceptuelles au point d’inverser leur signification. Comment alors respecter les intentions de l’artiste tout en assurant la sécurité physique de l’œuvre elle-même?

Le conservateur des photographies Christophe Vischi et moi avons discuté et exploré des solutions alternatives, cherchant des moyens de fixer de façon sécuritaire les seize épreuves au mur sans compromettre ni diminuer leur dimensionnalité, ou la possibilité pour le public de les voir comme l’artiste le souhaite. Les étapes suivies pour y parvenir sont décrites ci-dessous. Je tiens à remercier l’équipe du Ryerson Image Centre pour leur accueil et leur collaboration sur cette installation.

Dans le labo : installer Avoir confiance en moi de Moyra Davey

Étapes 2, 3, 4 et 6

  1. Nous avons renforcé les trous pour les punaises dans les coins supérieurs gauche et droit de chaque épreuve à l’aide de petites pièces de ruban autoadhésif de qualité muséale. Il s’agit d’un mince matériau en fibre de papier avec un adhésif acrylique, souvent utilisé pour façonner des charnières dans la présentation de photographies. Ceci a servi à diminuer les risques d’endommager ou de déchirer davantage les trous.

  2. Pour chacune des épreuves, il a fallu intercaler un film de polyester pour servir de barrière entre l’objet et le mur du musée, qui avait été peint dans les semaines précédant l’installation. Nous avons découpé le film en feuilles mesurant environ 0,3 cm de moins que les épreuves sur tous les côtés. Le film devenait ainsi pratiquement invisible, tout en couvrant suffisamment la surface du mur pour constituer une barrière efficace.

  3. Nous avons fixé les feuilles de polyester au mur à l’aide d’un ruban double face de qualité muséale, servant de renforcement pour l’étape suivante.

  4. Nous avons ensuite fixé les épreuves une par une au mur (recouvrant complètement la feuille de polyester) avec deux punaises, chacune entrant dans un trou déjà existant dans l’épreuve, ainsi qu’à travers du support en polyester. Nous avons pris soin de nous assurer que la tête de chaque punaise ne s’appuyait pas trop étroitement sur l’épreuve.

  5. Nous avons laissé les épreuves s’acclimater à leur présentation jusqu’au lendemain. Puisqu’elles avaient été transportées à plat, cette acclimatation a permis aux épreuves de reprendre la forme qu’elles avaient « mémorisée » lorsqu’elles étaient pliées.

  6. En utilisant comme guide les motifs de pliures, nous avons ajouté deux charnières de ruban autoadhésif de qualité muséale au bas de chacune des épreuves, les fixant au mur sans compromettre ou modifier leurs formes naturelles.

  7.  L’artiste a créé une barrière de mise à distance devant les épreuves, utilisant des rivets et des fragments de fer qu’elle avait recueillis. La barrière servait à dissuader les visiteurs de toucher les épreuves sur le mur.

 

Chacune des étapes de mon interaction avec les épreuves de Davey a été faite avec l’intention que celle-ci soit temporaire et totalement réversible. Dès les débuts de ce projet, j’ai pu ressentir une certaine ironie dans le rôle que j’avais à jouer : ces seize épreuves, sur lesquelles on pouvait voir les signes de leur parcours antérieur, ne devaient garder aucune trace de mes interventions ni du temps où elles étaient installées sans grande protection au mur.

Dans le labo : installer Avoir confiance en moi de Moyra Davey

Étape 1

Dans le labo : installer Avoir confiance en moi de Moyra Davey

Étape 6

 

Le travail de Moyra Davey sera au cœur d’une exposition individuelle en mars 2020 au Musée des beaux-arts du Canada. Voyez Avoir confiance en moi dans le cadre de Moyra Davey. Les fervents, une sélection d’œuvres issues d’une carrière très diversifiée en photographie, film et écriture, organisée par Andrea Kunard de l’Institut canadien de la photographie.

 

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